Argenteuillais démocrate… sans frontière

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mardi 6 novembre 2018

Un dimanche d'élection au Brésil

J'ai eu la chance de passer deux semaines au Brésil. Les vacances scolaires françaises de la Toussaint coïncidaient avec la fin de la campagne présidentielle, et l'arrivée du nouveau Président.

La personne qui nous accueillait là-bas m'avait prévenu depuis plusieurs mois : "C'est Bolsonaro qui sera élu".

Zut : la candidature dont j'aurais souhaité le succès était, comme à la campagne précédente, celle de Marina Silva. Il y a quelques mois, les sondages la donnaient à peu près à égalité, pour la 2ème place au premier tour, avec d'autres candidats du centre et de la gauche ; et les mêmes sondages voyaient chacun·e d'entre eux, gagner le second tour devant Bolsonaro.

Mais dans les quatre dernières semaines, les intentions de vote se sont brutalement concentrées sur les deux "grands candidats" les plus extrêmes, Haddad du Parti des Travailleurs (PT), et Bolsonaro, du Parti Social Libéral (PSL). Le soutien aux autres candidats s'est effondré.

La semaine de notre arrivée, à São Paulo, nous avons croisé 2-3 groupes de militants PT sur les marchés (aucun de Bolsonaro) ; nous y avons vu aussi pas mal de tags ou affichettes anti-Bolsonaro, avec ou sans le mot-clé #Elenão ("pas lui").

Il m'a semblé que c’était une mobilisation plutôt « pour mémoire » ; les passants semblaient indifférents.

Nous loin de là, à São José dos Campos, ville industrielle et "bulle" de richesse, Bolsonaro avait obtenu 60% au premier tour. Nous y avons vu pas mal de gens avec un tee-shirt de soutien à Bolsonaro, soit aux couleurs brésiliennes, soit avec le visage du candidat. On nous a expliqué qu'il y avait ce jour-là un rassemblement de soutien à ce candidat.

Dans la ville universitaire et historique de Ouro Preto, comme à São Paulo, deux militants PT sur la grand place dédiée au héros national Tiradentes ; militants peu sollicités.

Ouro-Preto-PT.jpg

Le dimanche soir de l'élection, dans la petite ville de Serra do Cipó, une station de sports d'été en montagne, les réseaux de communication était coupés après un bel orage tropical, qui avait aussi arraché le toit en fibrociment de la pauvre maison voisine de notre bel hébergement tout neuf.

Sur la grande rue, une vingtaine de jeunes faisaient la fête, avec pas mal de feux d’artifice ; il m'a semblé que c’était pour l’élection du gouverneur, et que celle du président fédéral n’était pas encore close (décalages horaires entre États aidant ?).

Et voilà, un homme politique aux idées situées quelque part entre Sarkozy, Trump et Le Pen accède triomphalement au pouvoir dans l'un des plus grands pays du monde. Son parti, le PSL, a obtenu 12% aux législatives, le PT 10%, tandis que le parti écologiste de Marina Silva (le REDE) gagnait… son premier siège. Les multiples partis classiques, ceux de l'établissement, des leaders locaux et régionaux, gardent la grande majorité du Parlement (9 partis ont eu entre 4 et 6% des voix). Mais le PSL a gagné, au-delà de la Présidence fédérale, la plupart des postes de gouverneurs qui se disputaient le même jour.

Nous avons eu ce résultat le lendemain matin, de la bouche de notre hébergeur, qui nous disait les deux candidats très mauvais. C'est un lieu commun au Brésil, vis-à-vis de la classe politique ; nous l'avons entendu plusieurs fois : "ils sont tous nuls", comparés aux deux anciens Présidents portés aux nues, auxquels rues, aéroports et villes entières sont dédiées, Vargas et Kubitschek. Une louange en partie conventionnelle, car le bilan de leurs mandats respectifs est fort mitigé.

Quant au Lincoln de l'histoire brésilienne, la princesse Isabel, qui a aboli en 1888 l'esclavage au risque de la division du pays (et qui y a perdu le trône), ce magazine d'histoire discute son oeuvre : après tout, les Noirs eux mêmes et de nombreux politiques progressistes avaient milité pour l'abolition avant qu'elle ne signe sa "loi d'or".

Kiosque à journaux, Rio de Janeiro, 31 octobre 2018

Rio-kiosque.jpg

Le héros Tiradentes et ses conjurés d'Ouro Preto en 1789, militaires ou anciens militaires putschistes contre le pouvoir portugais, arrêtés avant le premier coup de feu, sont célébrés, en particulier depuis la présidence Vargas, comme héros de la Nation brésilienne. Contrairement aux monarques portugais qui, repliés au Brésil devant l'avance de l'armée napoléonienne, ont mis fin à la hiérarchie entre "métropole" et "colonie".

Les autochtones, les Indios, n'ont pas la moindre légitimité dans le débat politique, contrairement, me semble-t-il, aux aborigènes australiens. Des écologistes, ONG… les défendent du mépris général et de l'envahissement de leurs terres ; mais ils ne sont jamais cités comme ayant des normes à proposer à l'ensemble du pays.

Il me semble que la légitimité en politique venait d'une sorte de "brasilianité" qui consisterait à être venu d'ailleurs sans retour.

La politique brésilienne m'a semblé consister en alliances tournantes entre deux de trois pôles de pouvoir jugés légitimes : les super-riches, l’armée, et les masses populaires. Ces dernières partiellement organisées autour des syndicats et des Églises.

Bolsonaro, bien que politicien marginal, renvoyé jadis de l’armée, et d’une foi religieuse douteuse, a réussi à rallier le soutien de l’oligarchie, de l’armée et d’une large partie du peuple (et des Églises), grâce à son engagement et celui de ses candidats contre la corruption des politiciens.

Les syndicats et l’intelligentsia soutenaient Haddad, mais ils ne me semblaient pas donner d’espoir de mieux. Leur discours était plutôt conservateur : maintenir les droits et les structures établies dans les quinze dernières années. Éviter le retour d'une dictature. Discours très entendu en France, à ce que je pouvais voir sur Google News ou Facebook… ou sur un tweet de Haddad.

La surprise n'est pas le succès d'un politique de plus dans la grande famille des Trump, Sarkozy, Netanyahu, et nombreux autres chefs d'État et de gouvernement dont des idées ou des politiques révulsent les écologistes, les démocrates, les défenseurs des droits de l'homme, les animateurs des mouvements sociaux, les résistants à la loi du capitalisme financier mondialisé …

La surprise, ou plutôt la déception, est que les écologistes, les démocrates, les défenseurs des droits de l'homme, les animateurs des mouvements sociaux, les résistants à la loi du capitalisme financier mondialisé, restent si incapables de construire une alternative.

Y croient-ils, bon sang de bonsoir, à ce qu'ils proclament ? Est-ce que c'est juste du baratin, de la protestation pour se donner bonne conscience, de l'affichage pour l'honneur d'avoir dit "non",… ou est-ce qu'ils sont prêts à prendre la responsabilité du destin de leurs sociétés, ensemble ?

jeudi 27 septembre 2018

Qui peut porter en politique l'intérêt général — sinon toi ?

L'ancienne ministre Marisol Touraine témoignait, lors de la démission de Nicolas Hulot[1] :

"Au niveau d'un gouvernement, on arbitre entre les différents intérêts publics. Vous défendez la santé publique, mais, face à vous, des gens vont défendre l'industrie, par ex.. Et vous devez argumenter face au 1er ministre."

Cette citation me semble très juste ; merci @MarisolTouraine !… et bourrée de sens. Déjà : "au niveau d'un gouvernement, on arbitre" : qui est "on" ? Mon ami militant Pierre d'Argenteuil me le rappelle tout le temps : quand on dit on, c'est qu'y a un loup :-)

Celle qui parle était membre du gouvernement. Est-ce elle qui arbitre ? Eh non, la phrase suivante dit : "vous (du gouvernement) défendez la santé publique". Le ministre est donc, non un arbitre, mais un camp, le défenseur de l'intérêt public : "face à vous, l'industrie p.ex."

Donc, intérêt public contre intérêts privés ? Pas du tout ; la citation dit "on arbitre entre les différents intérêts publics". Et hop, l'intérêt privé est aussi "public" que celui de la santé de la population ! Et "on" devra "arbitrer" entre les deux ! Et non plus considérer l'industrie comme un simple moyen pour la santé de la population.

"Et vous devez argumenter face au 1er Ministre". Donc c'est celui-ci qui arbitre, non pas entre ministres, mais entre deux intérêts publics, l'un représenté par son ministre (qui dépend de lui, veut faire carrière, pèse une voix) et l'autre par "l'industrie" (€, emplois…).

En d'autres termes, l'intérêt général, celui de la population, n'est porté par aucune force face au décideur politique. Le peuple dans son ensemble est absent, transparent, muet, ignoré. Le décideur n'arbitre qu'entre des intérêts privés.

À l'exception près de Ministres qui se verraient en porteurs du seul intérêt général, comme Nicolas Hulot : mais ceux-là ne restent pas longtemps. Parce qu'en pratique, le Ministre n'est pas seul : il est entouré d'un cabinet sous pression des lobbies et composé d'ex-lobbyistes ; il est à la tête d'une administration qui compte sur lui pour défendre ses emplois, son budget, ses projets… et ce sont autant d'intérêts privés ; et il est dans un réseau de politiques (un parti) qui vit, un mandat sur deux, d'emplois de lobbying pour le privé.

Donc, même pour le/la ministre qu'évoque @MarisolTouraine, porter le seul intérêt général, ce serait à la fois un tour de force moral/mental, et une démission programmée.

Ce qui nous ramène à la question basique : comment la démocratie pourrait-elle servir l'intérêt général ?

J'ai cofondé et codirigé (1998-2005) un cabinet pour faire de l'évaluation de politiques publiques ; nous trouvions super d'aider les décideurs publics à répondre à la question "à quoi sert ce que nous faisons ? comment mieux servir l'intérêt général ?"

Mais, en ~40 missions réalisées, je n'ai jamais ou presque entendu cette question. Quand nous proposions une méthode pour écouter l'expérience / le point de vue des gens (du public censé être "bénéficiaire" de la politique), nous étions systématiquement retoqués par les commanditaires publics. ‏ Ce n'était pas de la mauvaise volonté ! Les agents publics que j'ai rencontrés étaient habités par leur mission, et désireux de la remplir mieux encore. Mais les intérêts privés externes et internes (personnels, budgétaires, organisationnels…) prenaient déjà toute la place.

Ils devaient donc s'en remettre au cadre dans lequel ils servaient (loi, mission, institution,… ministre) pour correspondre, espéraient-ils, à l'intérêt public. Or l'évaluateur a rarement pour mission de remettre en question ce cadre : on lui demande plutôt ce regarder qui est fait dans ce cadre. Ça tourne en rond.

J'ai compris ainsi, par mon expérience professionnelle plutôt que comme militant,

1) une des fragilités de la démocratie : elle tend à fonctionner en circuit fermé, sans utilité ;

2) que les citoyens qui voudraient être entendus en tant que collectivité, que public, doivent s'organiser et crier fort.

Il faut faire de la politique.

Notes

[1] Je reprends tardivement cette réflexion publiée à l'époque sur mon fil Twitter.

dimanche 26 août 2018

Éviter que des jeunes d’Argenteuil (ou d'ailleurs) ne basculent dans le fanatisme

À mon humble avis, la fracture entre une partie de la jeunesse, et la majorité de la société française, est LE problème politique pour une ville comme Argenteuil et sans doute beaucoup d'autres en France.

Les émeutes de 2005 n'avaient que le vague motif d'une éventuelle responsabilité policière dans le décès accidentel de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents.

Aujourd'hui, 2018, les courants dits radicaux de l'islam ont une capacité d'organisation et une densité idéologique dix ou vingt fois supérieurs à ce qui pouvait exister dans la jeunesse en 2005.

J’ai trouvé en librairie un petit livre tout neuf, « Prévenir la radicalisation des jeunes », de Jean-Marie Petitclerc, éducateur professionnel dans les "quartiers difficiles" depuis 40 ans (et X :-) ).

J'en propose quelques notes de lecture sur le blog d'Engagés pour Argenteuil.

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