D'où vient la dette de l'Afrique?


Pour nourrir la réflexion sur l'annulation de la dette, une approche de la question, inspirée du rapport de la Banque Mondiale sur sa politique en Côte d'Ivoire.

A partir de 1949 (discours de Truman) et de plus en plus fortement au cours des années 60, malgré ou à cause des indépendances, "le Nord" a financé des projets "de développement" dans le Sud, c'est-à-dire des infrastructures jugées nécessaires au développement (routes, ...) ou des projets industriels (ou agronomiques : barrages) destinés à permettre une accumulation de capital et de compétences. Dans les deux cas ces projets étaient censés permettre un développement général du pays par l'intermédiaire, par exemple, des salaires versés aux techniciens et ouvriers des usines, des facilités offertes par les routes aux petits commerces, etc.
En pratique cela a surtout permis la croissance d'un Etat gestionnaire et souvent propriétaire de ces nouvelles infrastructures, et consommateur des ressources qu'elles dégageaient. Ceci au niveau des fonctionnaires "de base" (qui ne sont pas millionnaires) comme du pouvoir d'Etat.
La crise du début des années 70 : sécheresse + flambée des prix du pétrole et, à la suite, de l'ensemble des prix des produits industriels importés, a été particulièrement violente en Afrique "non pétrolière".
Les produits agroalimentaires qu'ils exportaient ne bénéficiant pas du même effet cartel que le pétrole, leurs prix de vente ne progressaient pas : c'est la "détérioration des termes de l'échange".
La crise était aggravée par le fait que, (plus ou moins) mal gérés par les Etats incompétents en gestion, les industries, infrastructures et périmètres irrigués (toutes conçues selon des logiques et souvent des technologies importées voire inappropriées) ne généraient pas les revenus économiques attendus.
Dans cette situation grave, de nombreux pays comme la Côte d'Ivoire (à l'image de la France, pour son propre compte, avec Jacques Chirac comme premier ministre) ont jugé qu'il appartenait à l'Etat de lutter contre cette crise par une vigoureuse politique de relance basée sur l'investissement public : routes et autoroutes, universités, etc. Et par le maintien d'un secteur public fort qui embauchait tous les diplômés des universités (dont le nombre augmentait chaque année).
En Afrique subsaharienne, cet investissement et ces dépenses publiques croissantes ont été financées bon gré mal gré par les bailleurs étrangers (Banque Mondiale, France etc.) en raison de la compétition politique que se livraient les blocs Est et Ouest à l'époque.
Ces investissements eux non plus n'ont pas rapporté gros par la suite. De plus, bien que les prêts aient été consentis à des taux d'intérêt préférentiels tels que 9,5% (très bas pour cette époque de forte inflation), ça fait quand même pas mal d'argent à rembourser.
Surtout quand l'inflation mondiale s'arrête comme c'est le cas (conséquence indirecte de la crise) à partir de 1981 environ (1984 en France).
Les bailleurs extérieurs continuent, dans les années 80, à payer (prêter, tout en remettant une partie des dettes) puis constatent que les perspectives d'amélioration de ces économies sont nulles en raison du coût de la fonction publique et des subventions massives de l'Etat aux industries et périmètres non performants.
Ils inventent alors "l'ajustement structurel" qui consiste à continuer à amener de l'argent (avec une partie de prêts, qui génèrent de la dette) pour assurer les fins de mois de l'Etat, mais en exigeant de celui-ci qu'il licencie des fonctionnaires ou au moins cesse d'en recruter, qu'il cesse de subventionner le prix des produits de base et de protéger les productions nationales "artificiellement" contre les importations.
En "zone CFA" cet ajustement structurel sera parachevé par la dévaluation du franc CFA, qui fera baisser de près de moitié le pouvoir d'achat des fonctionnaires en produits importés, et favorisera les exportations (c'est depuis qu'on peut acheter des papayes en supermarché en France).
Là où les bailleurs ne vont pas, les Etats trouvent souvent des financements commerciaux (qui génèrent beaucoup de dette) gagés sur leurs exportations (cultures de rente). De même des pays pétroliers dont certains (Congo) vendront à l'avance, donc bon marché, plusieurs années de leur production pétrolière pour assurer les salaires des fonctionnaires.
Mais de toute façon, ces financements extérieurs qui maintiennent les Etats africains sous perfusion ne génèrent pas de revenu. En fait, depuis 1980 environ, la Côte d'Ivoire rembourse autant qu'elle reçoit de la Banque Mondiale (le flux net est nul). Les bailleurs se contentent de refinancer leurs propres prêts.
A partir du milieu des années 90, les pays riches (OCDE) s'entendent pour ne plus générer de dette dans les "pays les moins avancés" (PMA) dont on sait d'avance qu'ils ne pourront pas rembourser : les aides sont désormais accordées sous forme de dons.
Pour les PMA comme pour d'autres pays à plus grosse économie (donc à plus grosse dette en valeur absolue), on décide périodiquement de remettre une partie de la dette, en fait dès que la conjoncture budgétaire des états du nord le permet. En revanche si les budgets sont serrés au Nord on préfère prêter. Cela revient au même mais ça fait plus joli dans la comptabilité publique.
En fin de compte ce flux d'aide instauré dans les années 50 et qui s'auto-entretient depuis a généré une forte dépendance politique des Etats du Sud vis-à-vis de ceux du Nord, mais aussi une forte dépendance politique en sens inverse : ces flux d'argent en finançant les pouvoirs politiques africains ont permis à ceux-ci (au même titre que les revenus du pétrole pour ceux qui en ont) d'acheter la bienveillance des pouvoirs politiques du Nord, ce qu'un intervenant dans le documentaire diffusé cet été sur Elf en Afrique, qualifiait de "colonialisme à l'envers".
Car qu'est-ce que le colonialisme (tel que pratiqué par la France en Afrique de l'Ouest et centrale), sinon la possibilité pour un Etat d'obtenir le contrôle des instances politiques d'autres pays, pour tout ce qui concerne ses propres intérêts, tout en lui laissant le soin de se débrouiller pour les affaires intérieures.
Réduire la dette (stock) est une revendication forte des ONG du Nord, il me semble que la préoccupation première des Etats du Sud est plutôt d'obtenir des sous (flux).
Par exemple, la Côte d'Ivoire a dû il y a quelques semaines arrêter de rembourser sa dette ... non pour le principe mais parce que, vu la situation politique, les bailleurs lui avaient coupé les robinets d'argent frais. D'ailleurs ceux qui ne l'avaient pas fait avant l'ont fait après, comme l'Agence Française de Développement (AFD)
J'ai tendance à penser que la dette est un peu un artefact comptable. Ce qui compte, c'est l'argent qui circule vraiment. Par exemple, si les milliards d'argent public qui vont chaque année en Corse pour y être dépensés sans générer de développement, étaient des prêts (comme c'est d'ailleurs le cas pour l'argent du Crédit Agricole), qu'est-ce que ça changerait ? Inévitablement, au prochain changement politique ou au prochain plan de relance de l'économie insulaire, on remettrait le compteur à zéro (... ce que le Crédit Agricole a fait à plusieurs reprises) et c'est tout.
Autrement dit : à quoi ça sert de se mobiliser pour que soit annulée une dette qui ne sera, de toute façon, pas remboursée (sinon avec l'argent des bailleurs) ?
Je laisse ouverte la question : pour quoi faut-il se mobiliser ?
(ça ne manque pas, entre la promotion des femmes, le commerce équitable, l'éducation pour tous, la prévention des conflits, la lutte contre le Sida, l'Etat de droit, l'aide d'urgence, les communications entre les gens - portable et satellite - , l'eau potable, etc., il y en a d'autres).

Mis en ligne : Sam. - Septembre 30, 2000 - 07:01 PM   Accueil :   Aussi sur ce sujet :      


©