Développement des pays pauvres : un frein à l'émigration ?


"Un contrôle des flux migratoires ne peut se faire sans une politique volontariste d'aide au développement des pays d'où sont issus les émigrants", selon Mme Dini (sénateur UDF, le 16 juin) ; "l'aide au développement demeure un facteur important de tarissement des flux" selon M. Othily (sénateur RDSE, le 6 juin). Mme Girardin, utilisait le 12 avril dans Les Echos le terme de "codéveloppement" pour désigner, entre autres modalités, un "appui à la réinsertion dans le pays d’origine".
Est-ce sérieux ? ... imaginez les Poitevins partis au Québec, surmotivés pour retrouver leur vieux village et le "développer" avec leur acquis de pionniers du Nouveau Monde. Polluxe estime le 17 juin, références à l'appui que "L’idée reçue selon laquelle l’émigration serait liée à la pauvreté et la diminution des flux à la prospérité des pays de départ, est sans doute une idée fausse".

Il est tout à fait évident (et prouvé) que sur le court-moyen terme, la promotion sociale, l’éducation (maîtrise des langues étrangères, accès aux médias internationaux), l’enrichissement (capacité de payer des voyages internationaux, …) favorisent la mobilité. Les Français qui s’expatrient sont plutôt de familles plus aisées et ont des diplômes plus élevés que la moyennee de ceux qui restent en France. C’est tout aussi vrai, pour la même raison, pour les émigrants de pays pauvres : ils sont, dans la plupart des cas, parmi les personnes “moins pauvres” de ces pays. P.ex., le niveau moyen de diplôme des immigrants récents en France est équivalent à celui des Français du même âge (il est donc très supérieur à celui de leurs classes d’âges dans leurs pays d’origine) - bien que ces immigrants récents acceptent en France des emplois très sous-qualifiés, au moins en début de carrière.

C’est pourquoi, à court-moyen terme toujours, l’aide au développement ne freine en rien les flux d’émigration. Ce sont d’autres mesures qui le peuvent - essentiellement, à mon avis, la lutte contre le travail clandestin (car il n’y a guère de possibilité d’émigrer sans espoir de travail - que ce soit vers l’Europe, les Etats-Unis ou les pays arabes).

Et pourtant, l’inverse est vrai à très court terme et à long terme.

A très court terme, les crises politico-militaires ou écologiques sont des déclencheurs de migrations régionales qui se répercutent dans les mois et années suivantes à l’échelle internationale (boat-people, sécheresses au Sahel …) : une fois les gens déracinés, ils cherchent où aller. La pacification du monde, l’intervention rapide et efficace en cas de catastrophes, sont donc des clés pour stabiliser les populations.

À long terme, c’est bien la perspective de réussir matériellement autant que socialement chez soi, qui dissuade de s’expatrier. L’égalité totale des niveaux de vie n’y est pas nécessaire : on voit bien en France que la grande majorité des non-franciliens préfèrent rester en province, malgré un niveau de rémunérations un peu inférieur (10-20% ?) à emploi identique. Et pourtant, le déracinement serait très limité. On peut donc penser que les gens préfèreront rester dans leur pays d’origine avec des écarts de rémunération plus élevés. C’est déjà le cas, sinon tous prendraient leur baluchon et traverseraient le désert …

... Et qu'en est-il à court-moyen terme ? Dans ce cas, c'est l'application d'une réglementation restrictive qui est efficace : l'aide au développement peut-elle faciliter cette application ? De toute évidence oui : quand cette aide va à des États en échange de leur coopération pour freiner l'exode de leurs propres ressortissants. C'est, me semble-t-il, le sens de la nouvelle formulation adoptée par le Sénat le 8 juin, avec l'aval du gouvernement représenté par M. Estrosi, au sujet de la carte "compétences et talents" (la fameuse "immigration choisie").

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Déclameur : le présent billet (au départ un commentaire sur le blog de polluxe) porte sur l'efficacité ou non de l'aide au développement pour freiner les migrations. C'est, me semble-t-il, un sujet digne d'être traité pour lui-même. Les prises de positions "pour ou contre l'aide" et "pour ou contre les migrations" sont hors du sujet de ce billet, et de la discussion.

Mis en ligne : Jeu. - Juin 22, 2006 - 09:15 AM   Accueil :   Aussi sur ce sujet :      


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