Ces images qui n'existent pas


À l'instant sur France Inter, l'un des auteurs de la bande dessinée "Un homme est mort" dit que, de l'usine dont parle l'histoire, il n'existe aucune photo. C'est un de mes sujets d'étonnement.

La foule des gens libres et autonomes regarde unanimement dans un petit nombre de mêmes directions, et des choses énormes passent inaperçues. Plus exactement, aperçues des gens seulement qui les vivent, et qui les jugent indignes d'être montrées, de passer du regard individuel à la publicité.

J'ai réalisé une étude sur Laon. L'une des plus belles villes de France (la plus belle ?), buisson de chefs d'oeuvre de pierre sur un croissant de lune. Une capitale qui se sait telle. Et l'une des plus moches, couronne de quartiers mal rebâtis après les pilonnages de 14-18, et autres constructions à bon marché des années 50-60. Un quart-monde enkysté où personne en France ne sait. Je voulais illustrer l'étude par une image, ou deux images, qui montreraient l'un et l'autre visages de cette ville. Sur internet, échec : mille et une images de la cathédrale, quelques autres des monuments, zéro de la ville basse.

Ça m'a poussé à ouvrir l'oeil sur ma ville, Argenteuil, d'utiliser mon téléphone pour voir, ce qui a donné argenteuil610.

À Clamecy, autre ville magnifique, Radiator Springs dont rayonne la grandeur bourgeoise passée, Clamecy où nous étions en famille il y a deux mois, il y a un très joli musée municipal, qui juxtapose quelques sujets d'intérêt local ou régional : portraits de François Mitterrand, archéologie gallo-romaine, etc., et une salle dédiée aux "flotteurs". Le Morvan a une chouette ressource naturelle, mais c'est un pondéreux : le bois de chauffe. Les flotteurs coupaient le bois, et en faisaient des stères au bord des ruisseaux, on avait élevé des barrages sur les ruisseaux. Un jour donné, les flotteurs basculaient le bois dans l'eau, on ôtait les barrages et le flot faisait le reste. Sauf qu'une bûche se met volontiers en travers : le flotteur remettait les bûches dans le sens du flot, vite pour éviter un amas dangereux. Le flot emmenait les bûches à Clamecy où on les comptait, on payait les flotteurs au prorata des bûches marquées à leur nom, ou celui de leur groupe. Puis on assemblait les bûches en radeaux immenses, qui prenait le canal du Nivernais vers la capitale, flotteurs sur le radeau. Arrivées, on les désassemblait et on élevait avec le bois des "théâtres" hauts comme des cathédrales - car la place était déjà chère. Les flotteurs, c'était la moitié de la population de la ville de Clamecy.

Bon, pourquoi expliquer tout ça ? Parce que cette énorme respiration de la forêt, de la ville et des eaux, qui pendant plus d'un siècle a fait vivre Clamecy et chauffé Paris, il ne reste pour ainsi dire rien. Une photo d'un vieux flotteur à moustache blanche. Une mauvaise gravure de je ne sais quelle scène de vie parisienne, où l'on aperçoit un théâtre dans le fond. Les documents de gestion des marchands : payé tant à untel. La carte des barrages sur les affluents de la Nièvre.

J'ai participé récemment à une petite enquête auprès de familles du quartier - quelques dizaines de réponse, environ la moitié des répondants ne sont pas originaires de France métropolitaine. En fin de questionnaire, on demande quelles langues sont parlées à la maison. Si on met à part "le créole" cité une ou deux fois sans autre précision (il y a beaucoup de créoles), aucune langue d'origine n'était nommée. On lit "patois", "dialecte", le plus souvent les gens préféraient ne pas répondre.

Amadou Hampâté Ba a écrit "un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". Parce que les hommes de son temps avaient des yeux pour voir le monde, une pensée pour le penser, une langue pour le dire.

Ouvrons l'oeil !

Mis en ligne : Sam. - Décembre 23, 2006 - 11:23 AM   Accueil :   Aussi sur ce sujet :      


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