Argenteuillais démocrate… sans frontière

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 13 novembre 2017

Entre adultes. De Yanis Varoufakis à Abou Djaffar, de la dette grecque au 13 novembre

J'ai fini hier de lire "Conversations entre adultes, dans les coulisses secrètes de l'Europe", le récit par Yanis Varoufakis de ses cinq mois comme ministre des Finances de la Grèce[1].

« Parmi les meilleurs mémoires politiques de tous les temps », était-il écrit sur le bandeau de l'éditeur, citant The Guardian.

C'est certainement le cas. Je recommande ce livre au même niveau que la biographie de Steve Jobs par Walter Isaacson, et pour la même raison : vous voyez soudain l'intérieur de ces belles mécaniques qui font l'actualité. Comment ça marche, qu'est-ce qui décide de quoi. La Silicon Valley. L'Europe économique et financière.

Un récit personnel n'est certes pas objectif, comme le rappelle brent ici. Mais c'est une grosse part de vérité. Varoufakis a enregistré toutes ses conversations. Par prudence ; et aussi parce qu'il était conscient de vivre de l'Histoire. Par endroits, je suis peiné pour les personnes dont des confidences personnelles sont citées, Wolfgang Schaüble par exemple ; mais bon, entre temps il a annoncé prendre sa retraite. Par endroits, j'ai plutôt trouvé ces révélations "bien méritées", quand des responsables politiques s'expriment en public, et décident, de façon tellement opposée à ce qu'en privé, ils prétendent penser. Le ils est mérité, pour le coup : ces ir-responsables sont tous des hommes.

L'argument de Varoufakis est simple : il est arrivé au gouvernement avec une proposition gagnant-gagnant pour restructurer la dette grecque. Les détenteurs de cette dette étaient surtout les institutions européennes, qui l'avaient rachetée aux banques françaises (surtout) et allemandes pour sauver celles-ci de la faillite. Les institutions européennes n'ont pas voulu de restructuration, ont préféré jouer perdant-perdant ; et le gouvernement d'Alexis Tsipras s'est incliné, faute de se sentir assez fort, et surtout assez uni, pour gérer seul la faillite.

Les lecteurs et lectrices de ce blog ont l'habitude : j'ai expliqué de mon mieux ce qui se passait, et sans trop de retard je crois. J'ai tenté à mon minuscule niveau de lutter contre la désinformation des grands médias, dont Varoufakis se plaint tout au long du livre.

J'ai tout de même :-) appris de ce livre deux choses essentielles.

J'ai appris que tous les grands dirigeants savaient l'absurdité des politiques qu'ils imposaient (et continuent à imposer) à la Grèce. Même Schaüble. Désolé pour ma naïveté : je croyais certains d'entre eux naïvement abusés par leur propre baratin. Les fonctionnaires, oui, se laissaient abuser ; les grands dirigeants non. Le problème, c'est que la décision revenait souvent aux fonctionnaires. Parce que le "Mécanisme européen", la "troïka", sont des êtres sans existence légale, sans démocratie, purement bureaucratiques. À la fin, tout de même, c'est Angela Merkel qui décide. L'auteur ignore quelles ont été les raisons de la Chancelière. Peut-être simplement le fait que la crise avait trop duré pour que, à ses yeux, il reste le temps de trouver une solution.

J'ai aussi appris que, dans ce vide de la décision politique, de la démocratie, ce sont les grands intérêts privés qui l'emportent. Les retraités et les chômeurs grecs ont payé pour les oligarques et les banques. Désolé pour ma naïveté : j'avais écrit à l'arrivée de Syriza : "Bonne nouvelle pour l'Europe : un pays se débarrasse de la caste politico-affairiste qui a coulé les finances du pays." Je m'étais trompé. La caste était bien infiltrée jusque dans le parti, le gouvernement, la banque centrale de Grèce. Parce qu'il n'y a pas moyen de faire sans elle. Les grands intérêts privés l'ont emporté sur les nôtres.

Je vais continuer à crier dans le désert. Avec le FMI, ce qui console un peu.


En cette triste journée du 13 novembre, Abou Djaffar rappelle son billet du 21 novembre 2015, dont il ne "regrette pas un mot. Pas un seul."

moi éternel ricaneur, d’un seul coup je ne ricane plus car je ne vois pas une faille, mais un tas de cadavres, plusieurs tas, en fait, devant des bars, dans les rues, dans une salle de concert, dans un quartier où l’essence même de notre pays, joyeuse, métissée, a été fauchée. Mais non, n’est-ce pas, tout va bien, tout s’est passé comme prévu ? J’imagine que c’est ce que vous allez expliquer aux familles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’est-ce pas ce que vous célébriez le vendredi 13 dans la journée ? Moi, qui étais alors loin de la France, je ne trouvais alors sur le compte Twitter de la Place Beauvau, tandis que les morts s’accumulaient dans nos rues, que de misérables manifestations d’autocélébration.

Rien n'a changé. La bureaucratie étatique se complait dans un divertissement au sens de Blaise Pascal : une multitude de petites actions, sans portée, qui lui permettent de ne pas faire face à la réalité, au défi, au danger du terrorisme islamiste.

Que nos armées aient réduit en amas de gravats les grandes villes tenues par "l'État islamique", comme l'armée américaine avait anéanti Falloujah, comme les armées syrienne et russe ont anéanti le centre d'Alep,… qui peut imaginer un quart d'instant que cela démotive les candidats-terroristes ?

Pour trouver de la réalité, il faut écouter un ministre de la Défense dépossédé de sa Défense, celui du Niger (plus diplomate sans doute que Varoufakis ? Le fond est le même), ou un scientifique au nom étranger, de la bonne ville de Grigny.

La trahison est venue des chefs, des élus, des responsables.

La guerre continue donc, ouverte et permanente, en "terres d'islam" du Yémen, de Syrie, d'Irak. Épisodique, par flambées d'assassinats, chez nous.

Pourquoi ? Je passe du constat à l'hypothèse : sans doute pour la même raison que la dette grecque.

Parce que l'oligarchie n'a rien à y perdre et tout à y gagner. Elle n'est pas terrorisée du tout, au contraire, elle est "en embuscade".

Et parce que, face à elle, la décision politique, la démocratie, hypnotisées par les kamikazes, tremblotent, se réchauffent avec des bougies, des mantras laïcistes, de la langue de bois militariste.


Varoufakis a emprunté le titre de son livre à Christine Lagarde, qui voulait avoir à faire à "des adultes". La démocratie grandit. La bureaucratie infantilise.

Notes

[1] Merci au passage à Edgar qui avait attiré mon attention sur les travaux et le blog de Yanis Varoufakis.

samedi 4 novembre 2017

Écrire en incluant, inclure en écrivant

Petite réponse au clin d'oeil de jbl, qui mettait un lien vers ce "cri d'alarme" signé "Jean-Marie Rouart de l'Académie française" :

On est en France, pays où toutes les passions s’affrontent et où les querelles de société n’ont fait que remplacer les vieilles disputes théologiques. Les sujets changent, les passions demeurent. La nouvelle pomme de discorde qui enflamme les esprits concerne une innovation linguistique, l’écriture inclusive. Sujet qui n’est en fait qu’une queue de comète de la question épineuse de la féminisation de la langue.

C'est très précisément ça. Aussi féminine que soit déjà la langue. Ou aussi féminin que soit déjà langue.

L'académicien indique un peu plus loin que

l’usage, le bon usage, prévaut sur toute autre considération à l’Académie (et) accordera probablement droit de cité, à l’avenir, à « la ministre », de la même façon qu’il accordera le droit de féminiser certains mots. (…) Il est évident que la féminisation se fera par l’usage sans vrai dommage pour le français.

Pour aussitôt enchaîner :

Mais cette concession faite, on ne peut sans lui faire courir un danger mortel détricoter la langue en détruisant son principe fondamental, sa pierre angulaire : en français, le masculin est aussi le neutre.

Le couvercle de ma boîte à méfiance s'ouvre automatiquement quand un orateur, si bien intentionné soit-il, estime que le principe qui justifie sa position est LE principe fondamental. Sans parler de l'image étrange de "pierre angulaire" ! Je vois mal pourquoi le masculin-neutre serait à l'angle de la maison langagière[1].

Je suis tout aussi gêné que Jean-Marie Rouart, quand je lis — ce sont les exemples qu'il donne — « agriculteur.rice.s », ou encore : « artisan.e.s ». Parce que ça me fait mal aux yeux et ralentit ma lecture. Ça n'est pas du bon usage, ce n'est pas user-friendly. Alors que la langue ne sert qu'à être utilisée par ses utilisateurs. Et utilisatrices.

Utilisatrices, donc. Le standard prétendu du "masculin-neutre" me fait mal, pas seulement aux yeux. C'est bien joli de prétendre que le masculin est aussi neutre. Mais ce qu'on entend dans "utilisateurs", c'est bien un masculin, celui d'un mot qui aurait aussi pu être féminin. Et le cerveau réagit à ce qu'il entend.

En lisant

"la langue ne sert qu'à être utilisée par ses utilisateurs",

quelle image mentale vous vient : l'image d'hommes qui parlent, ou celle de femmes ?

Cette convention du masculin-neutre a le grand inconvénient de laisser les femmes dans l'ombre, de mettre les hommes au premier plan de la représentation mentale que se font celui qui parle et celui qui entend. Que l'on parle de participants à un trail, d'académiciens, d'agriculteurs, d'artisans… de militants… La vanne "quand je parle des militants, j'embrasse aussi les militantes" est un peu hors de saison.

J'essaie, avec plus ou moins de bonheur, d'embrasser les hommes et les femmes quand j'écris, ici ou ailleurs… sans alourdir la lecture, sans appauvrir le texte. Par exemple, j'essaie de poser au début du texte une image mixte, comme, dans le billet cité "150 hommes et femmes venu·e·s reconnaître le parcours du Trail des Châtaignes" ; en espérant que cela permette ensuite d'utiliser ce fameux masculin-neutre, plus fluide : "les concurrents"… "se sont inscrits"…, etc.

J'utilise le point médian (·, alt-maj-F sur Mac), appris de Matti Schneider, merci à lui. D'une part, "venu·e·s" est plus fluide visuellement que "venu.e.s" ou "venuEs". D'autre part, le · est nouveau dans la typographie courante, et peut donc jouer sans ambiguïté ce rôle. En laissant au point, et à la majuscule, leurs usages familiers de point et de majuscule[2].

Mais surtout, je suis heureux de ce débat. Même si, en France, quand on parle de la langue, tout le monde part au quart de tour et parle trop facilement d'assassinat, de mort de la civilisation, et pire, de fin des haricots. Les émotions, c'est bien aussi ; c'est même meilleur que les zaricots.

Notes

[1] Si si, cet adjectif existe.

[2] Mais vous verrez au point 3 combien l'Académie ignore l'organisation administrative de la France.

dimanche 22 octobre 2017

Mon ami le député aux pieds baladeurs — et le débat #MeToo

Décidément, mes amis démocrates prennent lourd.

Jean Lassalle est accusé publiquement "de mots ou gestes déplacés", rapporte entre autres le site francetvinfo.

Jean Lassalle répond

Je peux donner l'impression... Je suis très tactile. Je peux avoir une dose un peu supérieure à la moyenne de machisme (…)

Je ne sais pas comment je vais gérer la situation.

"Le député qui marche" n'est pas seulement tactile. Il est à fond avec tout le monde. Tout dans l'entraînement et très peu dans le frein.

Je me suis engagé dans sa campagne conscient que cette façon de se comporter pouvait comporter des risques ; même si je n'ai été témoin d'aucun geste qui m'aurait semblé déplacé envers des femmes (ni des hommes) ; au contraire, j'ai vu Jean se sortir avec honneur de situations piégeuses.


Je suis très heureux de ce débat français, et mondial, après les révélations sur le producteur Harvey Weinstein.

J'ai été tenté de participer moi aussi, avec un tweet comme

"#BalanceTonPorc Qui balancerais-je d'autre que moi ? #MeToo"

mais j'imagine d'ici l'équivoque.

Ce que j'aurais voulu dire avec ce tweet resté une idée, ce que je peux écrire plus longuement ici, c'est : voici enfin, au centre des discussions publiques, le comportement des hommes. Le "comment un homme doit se comporter". Jean Lassalle a bien raison de situer ces discussions sur le sujet de l'honneur.

Quel est un comportement honorable au plein sens du terme ? Vaillant et non fuyard, respectueux et non méprisant, ouvert et non replié, responsable et non lâche ?

La place des femmes dans la société a été retravaillée, remodelée, depuis 60 ans et plus, par d'innombrables débats, créations, histoires, lois, et autres genres de changements. C'est une révolution, et un progrès magnifique.

Les hommes, genre dominant de l'époque féodale comme de l'époque industrielle, ont subi cette révolution. Mais ont-ils fait la leur ?

Un collègue me présentait, il y a 20 ans, son travail sociologique sur l'émergence de 4 rôles-types de femmes, ce qu'il appelait "archétypes" en s'inspirant de Jung. Nous avions cherché ensemble si nous en observions d'équivalents pour les hommes. De mémoire, nous n'en avions trouvé qu'un, que j'avais baptisé le "casque bleu" ; d'autres l'ont mieux identifié et nommé comme le "cowboy". Il ne couvre tout de même pas 100% de la population masculine.

Je lisais quelque part des résultats d'une étude sur des hommes violents envers leur femme, au Mexique. Le point commun qui ressortait de ces cas individuels était la peur. Des jeunes hommes placés dans un rôle de chef de ménage, de supérieur d'autrui, d'amant, de responsable de famille, auquel rien ne les avait préparé. Et ils n'avaient personne à qui en parler, avec qui échanger. L'angoisse devant ce rôle hors de leur mesure poussait certains vers la violence. Une violence tolérée, dans une certaine mesure, par la société, et qui affirmait au moins une forme, primaire, de supériorité.

Peut-être qu'en France aussi, pas seulement au Mexique, nous avons besoin de redécouvrir, de réinventer le rôle des hommes.

- page 1 de 372