Argenteuillais démocrate… sans frontière

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samedi 20 avril 2019

Frédéric Gilli sur le grand débat : aujourd’hui nous nous interrogeons sur les modèles eux-mêmes ! Le rôle du politique change.

J'ai eu la chance d'assister ce vendredi matin à un "petit-déjeuner conférence" de Frédéric Gilli. Quelques passages.

En animant des groupes de discussion qui ont réuni 211 participants sur différents sites à travers la France, vers le début du mouvement des Gilets Jaunes, Frédéric Gilli et son équipe ont retenu :

  • Un besoin de liberté, la liberté d’accompagner les projets dont on a envie, des projets d’émancipation, d’être maîtres de nos vies. Frédéric Gilli pense à Amyarta Sen.
  • On n’est pas égaux selon là où on habite, selon le patrimoine, selon les revenus.
  • On est isolés. (et en face, l'expérience des Gilets Jaunes : sur les rond-points, on a retrouvé de la solidarité, du contact).

"Liberté, égalité, fraternité : plus qu’une crise sociale, c'est une crise politique, une crise nationale."

Du "grand débat", la grande majorité disait : « très bien, il n’en sortira rien, mais on a besoin de parler. J’irai pour m’exprimer, et surtout pour écouter mes concitoyens. ».

"Les réunions étaient d’une cordialité hallucinante. Les Français ont donné une leçon d’écoute et de débat démocratique à toute la classe politique". J'ai constaté la même chose aux débats argenteuillais et à la rencontre d'hier soir initiée par Argenteuil en commun !

"Aucun membre des groupes n’était franchement hostile aux GJ. Certains étaient GJ ou franchement pour ; la majorité : « Je comprends ce qu’ils font mais ça n’est pas la bonne méthode », voire « Je ne suis pas d’accord, mais je comprends que eux réagissent comme ça ». Ça touche tout le pays. « Je vois la rage qu’il y a… Eux, ils se débattent ».

Les membres des cabinets ministériels ont réagi à nos conclusions : « votre échantillon est biaisé » !

Ce que le pouvoir annoncera maintenant ne peut pas répondre à cette crise, tout comme les premières annonces gouvernementales n’ont eu aucun effet. Les gens se sentent exister. C’est un mouvement existentiel.

Ils partagent massivement certains sujets :

1. Surtout le modèle français, dans ce qu’il promet et permet.

Un sapeur-pompier du Valenciennois nous disait : la France est connue dans le monde pour ses services de secours, ses ingénieurs, son modèle social. Il ne faut pas le perdre.

Sous couvert d’efficacité, ce qui est menacé, c’est ce qui a fait une partie de l’histoire de France. Dont les participants à nos groupes disent par ailleurs que ça fonctionne très mal !

2. La planète, l’environnement… mais de façon très ténue : 5 personnes sur 211. Car le sujet est présenté toujours de façon technique, pas politisé.

3. Les jeunes — « et on sait en plus qu’on va pas en parler (dans le grand débat) ».

Si on parle de changement, les thèmes qui sortent sont
1) Les territoires
2) Le pouvoir d’achat (mais très peu de revendications salariales, plutôt une interrogation du modèle économique)
3) L’éducation
4) La démocratie, les espaces où on peut co-construire de la décision. Ce n’est pas une attaque des élites. Elles sont soupçonnées de bosser pour leur propre compte, mais on en a besoin. Un marketeur publicitaire de Saint-Étienne : « Je ne suis pas spécialiste de stratégie internationale ! On a besoin qu’ils travaillent pour nous. De vérifier ce qu’ils font. Le vote ne le permet plus, parce que ceux pour qui on vote, c’est toujours les mêmes. » Les Français se disent : « Les élus sont à côté de la plaque, mais il n’y a qu’eux pour faire le boulot ».

Maintenant, après le grand débat, je lis - dit Frédéric Gilli — pour la première fois dans l’histoire de la démocratie participative, énormément de débat méthodologique. La question des biais, des méthodes… « Il n’y a que des retraités … » Quand on dit maintenant aux cabinets ministériels « c’était dans la méthodologie initiale ! », maintenant, on est entendus. Le roi est nu, tout le monde le voit.

On veut faire grandir la jeunesse à partir de pistes exprimées par leurs grand-parents ! C’est la principale critique que j’ai. S vous n’avez pas collecté la parole des jeunes, vous ne pourrez pas la créer par les statistiques. Le débat du Président avec les jeunes en Saône-et-Loire : toute la première rangée était en uniforme. Aucune capuche !

On n’est guère avancé, une fois qu’on a traité les questionnaires, sur les leviers d’action possibles. Il a manqué la construction d'un espace de décision. Les Ministres ont fait très peu de débat ; le Président oui, mais sur le mode questions-réponses, qui empêche le débat. Résultat, lors du débat télévisé sur les européennes, et malgré une question des journalistes, aucune des têtes de liste n’a cité le grand débat, et ce qu’il en avait appris !

Ce pays a de l’énergie partout ! Sur les rond-points, il y avait beaucoup de professions libérales, de personnes dans une trajectoire de projet. Ce pays a des projets partout.

Les élites ont toujours un temps de retard… Elles sont en train de parler des sujets de notre enquête d’avant le débat national.

Si j’avais un conseil — conclut Frédéric Gilli — : il faut continuer. Il y a trois terrains de transformation majeurs, sur lesquels le pays attend que ça bouge :

  • Le travail : comment on produit dans ce pays : à quelle échelle, avec quels objectifs… Le sujet était entré, à la marge, dans le débat présidentiel, par l‘idée du « revenu universel ».
  • Les territoires : les campagnes, Paris… Lors d'une concertation organisée pour la FNTP, nous entendions les mêmes choses à Verdun et Paris, mais les gens de Verdun tiraient sur Paris et réciproquement ! La France a une géographie d’échanges, mais les gens vivent dans des lieux.
  • Bien-être et bien vivre : santé, alimentation, paysages… les enjeux du vivre-ensemble. Nous avons travaillé pour des réseaux de soins, le syndicat des dentistes… En entrant par ces sujets, tout ressort : la gastronomie, le modèle de vie français !…

Si Emmanuel Macron, sans rien décider, passait la 2ème partie de son mandat à clarifier et apaiser le point de vue national sur ces trois sujets, ce serait déjà énorme.

On a grandi dans un monde connu et prévisible, en nous représentant le politique comme un dictateur bienveillant. Mais aujourd’hui nous nous interrogeons sur les modèles eux-mêmes ! Le politique change alors de nature.

Aujourd’hui, il n’énonce, malheureusement, plus les valeurs qui mettent les gens ensemble.

Et il ne s’intéresse plus à rassembler les gens. Alors qu’il est le seul à en avoir la légitimité."

J'en suis sorti gonflé à bloc pour la réunion du soir. Les thèmes cités par Frédéric Gilli recoupaient parfaitement ce que nous disent depuis l'automne les Argenteuillais auprès desquels nous enquêtons. Un nouveau monde est déjà né, et commence à prendre conscience de lui-même.

samedi 6 avril 2019

25 ans du génocide rwandais. Les décisions françaises.

commentaire publié sur Mediapart il y a quelques semaines sur l'interview du général Varret.

Bravo pour cet article, et au général Varret pour ses prises de position. La question (du rôle de la France) me semble, pour une fois, parfaitement bien posée.

C'est important de rappeler qu'il n'y avait aucune intention génocidaire dans l'armée française ou le pouvoir politique français.

Mais il y avait deux stratégies :

  1. l'une consistant à appuyer le plus étroitement et solidairement possible, le pouvoir hutu rwandais contre le FPR tutsi, avec l'idée que, si le pouvoir en place obtient une victoire militaire, il ne déclenchera pas de génocide ;
  2. l'autre consistant à se dissocier de ce pouvoir en place, à faire pression sur lui (en commençant par le menacer de le laisser seul) afin que la peur de la disparition l'oblige à partager le pouvoir et à garantir la sécurité des Tutsis ;
  3. et il n'y avait pas de stratégie 3 qui aurait consisté à s'en laver les mains en laissant le problème à d'autres (comme nous le faisons dans d'autres parties du monde).

Avant 1994, il me semble que, hélas, seule la stratégie 1 (appui étroit et solidaire) avait une doctrine structurée, un réseau de décision pour la porter. La stratégie 2 n'existait qu'à l'état d'objections contre la 1.

Ce qui m'horrifie, c'est que, quand la stratégie 1 échoue (l'armée rwandaise s'effondre militairement, le génocide organisé de longue date commence à se concrétiser, puis se concrétise à grande échelle), le pouvoir français persiste dans cet appui étroit et solidaire aux dirigeants désormais génocidaires.

C'est ce qui fait douter du caractère rationnel, humanitaire, de la stratégie 1. Et fait craindre qu'une mauvaise foi au sens sartrien ne l'ait emporté — tout, finalement, tout, plutôt que la moindre concession au FPR, ces "anglophones soutenus par les USA", dans "notre" zone d'influence.

La vie humaine comptée pour rien.

Et nos dirigeants venaient raconter à nos citoyens que la zone Turquoise avait un but "humanitaire" — en fait, celui de protéger les génocidaires. Comme le dit très bien le général Varret, à cette lumière, l'erreur était une faute.


J'ai fait pas mal de commentaires, billets, tweets… sur le génocide rwandais. Je n'y connais rien, je ne suis jamais allé au Rwanda - tout au plus me suis-je approché de la frontière côté burundais, lors d'une brève mission début 2002, donc près de 10 ans après les massacres de 1993 dans la région, et le génocide de 1994 au Rwanda. La mémoire d'un tel événement, quand on ne l'a pas vécu, n'est qu'un devoir, elle ne donne droit à rien, et en particulier, je me trompe peut-être énormément.

Quelques lectures avec ou sans mes commentaires : Le témoignage du lieutenant (à l'époque) Goya (2017, 2019) ; Abattre l'avion présidentiel n'est pas un génocide (2018) ; Accusations du Rwanda contre 19 militaires français (2016) ; Honneur au Figaro, qui rendait compte en temps réel du génocide (2015) ; "Oubliez tout" (2015) ; Rwanda, témoignages d'un génocide (Courrier international, 2014) ; Pétition pour la déclassification des archives françaises (2014 et 2018) ; quelques commentaires plus anciens, notamment sur les souvenirs du général Dallaire, chez koz (2007).

dimanche 17 mars 2019

Le défi de samedi : Conseil ou chaos

J'ai participé quelques heures ce samedi aux manifestations, entre Opéra et République.

Dans ces cortèges successifs et distincts, noir, jaune, rouge, vert, qui s’applaudissaient et se comprenaient à peine, j'ai ressenti la conscience d’avoir un même adversaire, le « système » fièrement incarné par Emmanuel Macron. Mais ce n'est pas encore un Conseil National de la Résistance, faute de Conseil.

Et puis, j'ai appris l'ampleur de la casse sur les Champs-Élysées. Elle met au défi les leaders de toute sorte de ces mouvements multicolores qui manifestent. Réunissez-vous, pas seulement pour résister ensemble, aussi pour préparer ensemble un système autre. C'était cela, le CNR.

Une autre voie, ou le chaos.


Je reviens plus en détail sur deux moments. Mon premier sentiment devant les manifestants "pro-climat" réunis sur les marches de l'Opéra.

Le rythme était très différent de celui que j'avais entendu samedi dernier sur les Champs, « On - vient - te chercher chez toi ! »,

Ici c’était
woop-woop-woop-woop
woop-woop-woop-woop
woop-woop-woop-woop
woop-woop-woop-woop

balancés par les enceintes d'un camion de scène.

manif_16mar2019_opera.jpg

Une divergence des rythmes.

J'ai été bluffé, en voyant la diversité et la créativité des pancartes portées par les manifestant·e·s, par leur côté gentillet. "Fuck pas ta mer", ok, et alors ? Qu'est-ce qui doit changer, en fait ? Que revendique-t-on ? Après le "conservatism with compassion", a-t-on droit à une nouvelle arnaque, le "conservatisme naturophile" ? Ou une forme de religiosité rassurante, communier dans le culte de Gaïa en proclamant que les pouvoirs économiques et politiques sont pécheurs — un grand classique de toutes les religions, qui a rarement gêné les pouvoirs économiques et politiques ?

Cette inquiétude est en partie injuste : il y avait là des personnes engagées dans de vrais changements, comme les militants vegan. Peut-être aussi beaucoup de présents accepteraient-ils de ne plus prendre l'avion (tant pis pour le wwoofing aux antipodes), de ne plus passer leur temps sur les écrans, d'habiter serrés pour chauffer moins d'espace. Peut-être sont-ils prêts à une vie sobre. Mais ça n'apparaissait pas, ce n'était pas encore mûr.


En tête du cortège, les défenseurs des victimes de violences policières, suivis de "gilets noirs" sans papiers, et qui en demandent à la France.

Autre rythme, tambours saccadés et slogans relancés avec pêche par des pros de l'agit-prop.


Et puis pas mal de Scouts de France en tenue.

Des détachements syndicaux assez nombreux et d'âges divers, le rouge de la CGT, l'orange de la CFDT.

Beaucoup de gilets jaunes ici aussi, dont Priscillia Ludosky (que je n'ai pas vue mais qui a posté une vidéo) et Ingrid Levavasseur (qui s'était en tout cas annoncée), pendant que d'autres étaient sur les Champs.

Et donc, sur les Champs, de la casse. Un "début d'incendie sur une table du Fouquet's". Des stores brûlés, pas par les lacrymos de la police. Plusieurs vitrines cassées, magasins vidés, kiosques démantibulés. Une famille que la police a dû aller chercher chez elle et en faire sortir, par l'escalier, parce que ça brûlait dans la banque au-dessous.

Et les polémiques de retour, les classiques : qui est responsable ? Les casseurs, ou le gouvernement ?

Débat creux puisque leurs deux responsabilités sont de nature différente.

Ce sont les casseurs qui cassent et doivent répondre de leurs actes, rembourser les dégâts, être jugés et condamnés… Responsabilité civile et juridique.

C'est le gouvernement qui est chargé de garantir la sécurité des personnes et des biens dans un monde où il y a des casseurs. Responsabilité politique.

C'est la deuxième qui est la plus compliquée.

J'ai l'impression que le pilotage politique des forces de l'ordre est à l'ouest. J'ai eu à plusieurs reprises depuis le début de la crise l'impression que les événements suivants étaient évidents (y compris ce samedi suite à l'appel d'Eric Drouet) et que les instructions données aux forces de l'ordre étaient à contre temps, contre sens, ou vouées à aggraver la situation. Pourtant, je n'ai aucune info privilégiée sur les GJ, ne "suis" aucun groupe en ligne d'aucune sorte par lequel ils s'organiseraient… Alors "où sont les RG ?" (nouvelle version de "que fait la police"…).

Il y a bien sûr l'hypothèse (étayée par de nombreux faits, mais certainement partielle) selon laquelle le pouvoir cherche à monter en épingle une violence venant de GJ de façon à disqualifier l'ensemble du mouvement. Piège vieux comme le monde.

Si le pouvoir a cette tentation, ça montre encore plus qu'il est à l'ouest : ça peut marcher contre un mouvement marginal, confiné à une région ou un groupe de population, si bien que les autres citoyens n'en entendraient parler que par les grands médias (ceux que le gouvernement peut influencer) ; mais là, j'imagine que 80% des Français (notamment en province) ont le sentiment de bien mieux connaître les GJ que MM. Castaner, Philippe ou Macron ne les connaissent.

Donc, essayer de faire passer "le GJ" ou "les GJ" pour un personnage caricatural (con, violent, antisémite et voleur…) est une manoeuvre aussi ridicule que vouée à l'échec.

En revanche, "le GJ" ou "les GJ" peuvent passer pour un personnage un peu inconséquent, qui tourne en boucle dans une agitation hebdomadaire sans buts si clairs que ça, et sans stratégie crédible pour avancer vers ses buts.

Un personnage minoritaire aussi à côté des verts, des noirs, des rouges et quelques autres couleurs de gilets aux combats tout aussi honorables.

La "convergence des luttes", ou le "Conseil National" (de la Résistance, la Renaissance ou la Révolution) n'est pas encore là. Mais notre pays en a besoin, pour sortir enfin de décennies de stagnation, pour entrer d'un bon pied dans le nouveau monde.

J'ai rarement vu en France un mouvement politique qui donne autant d'espoir, qui soit aussi prometteur, aussi multicolore, que celui de ces derniers mois — le mouvement autour de la candidature Bayrou pendant quelques semaines de 2007, et c'est à peu près tout. Alors j'espère — tout en voyant bien que, pendant que ça mûrit, ça pourrit aussi. Pourvu que les fruits arrivent à maturité.

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