L'Hérétique titre "Vivent les Paradis fiscaux", estimant que " ce n'est pas à cause des paradis fiscaux que la crise s'est déclenchée ! ... La charge contre les paradis fiscaux n'a aucune autre origine (que l'impécuniosité des Etats). S'il ne s'agissait que de moralisation, elle aurait eu lieu bien avant. C'est donc un prétexte..."

De même, sur son blog, le journaliste Nicolas Cori au sujet des bonus exorbitants : "Les politiques ..., quand ils sont au pouvoir, ne font strictement rien pour y remédier ... ayant peur d'adopter des législations contraignantes soit disant au nom de la compétitivité de la France (mais si on suit ce raisonnement, la compétitivité de la France, ce n'est pas maintenant qu'il faut arrêter de s'en préoccuper!)"

Un mix de mes réponses sur leurs deux blogs :


Dans un monde où les cadres de haut niveau et les fonds d'investissement sont hyper-mobiles, la recherche de compétitivité conduisait à réduire la fiscalité, et les contrôles, sur eux. Des pays réputés agréables à vivre comme la France pouvaient être un peu plus exigeants, des pays au climat réputé plus ingrat faisaient du dumping à fond.

L'alternative c'est un gouvernement mondial unique, et je n'aime pas cette idée (assez irréaliste par ailleurs) car "un seul centre de décision" signifie "manque de pluralisme", et maximum de dégât en cas de mauvaise décision.

C'est pourquoi la crise (et le manque d'emplois dans la finance, et le manque de marge de manoeuvre pour les fonds) est une opportunité à saisir. Elle permet d'adopter des législations nationales et des règles internationales plus conformes à l'intérêt collectif. Pourvu que ... la crise ne dure pas, donc pourvu que ... ces décisions soient prises très vite.

L'esbroufe du mini-décret sur les rémunérations, ne me rassure évidemment pas.


Qu'un Etat vive aux crochets des autres, est-ce conforme à la démocratie, à l'idée que les citoyens contribuent aux charges communes "à proportion de leurs facultés" ? (voir sur la Suisse le billet d'Antoine Vielliard)

Les paradis fiscaux ont prospéré grâce à la division des Etats, chacun faisant du dumping envers les autres et protégeant sa propre classe dirigeante grâce à son petit paradis domestique. La crise - c'est-à-dire le constat que tout le capital de la finance mondiale a été pillé en bonus et dividendes - obligera peut-être les Etats, en particulier les démocraties, à s'entendre pour mettre en place ce protectionnisme-là, qui est à mon avis sain et nécessaire : la protection du droit de faire contribuer entreprises et citoyens du territoire, aux charges communes.

La crise n'a pas été déclenchée par les paradis fiscaux mais par la crevaison de la bulle immobilière américaine, donc la chute de la valeur des titres de crédits subprimes. Mais la bulle elle-même, qu'est-ce qui l'a créée ? Il me semble que la responsabilité vient du fonctionnement "collectivement irresponsable et court-termiste" de la finance, fonctionnement qui me semble encouragé et facilité par l'existence des paradis fiscaux.

La circulation instantanée des capitaux et l'existence de paradis fiscaux (protégés, une fois de plus, par l'écran de pays à secret bancaire) ont joué un rôle d'accélérateur, ont encouragé "le marché", c'est-à-dire en anglo-saxon "the business community", à jouer collectivement la prédation à court terme (la bulle + les super-dividendes et bonus) plutôt que l'économie à long terme.

Je crois donc l'offensive de François Bayrou (et de Jean-Claude Juncker !) saine et bienvenue.

Il ne s'agit pas d'éradiquer la finance, au contraire : il s'agit de donner à ce secteur structurellement instable de l'économie, les conditions d'un développement durable. Jean Peyrelevade explique que "tout système financier non contrôlé fait faillite." Or le paradis fiscal (et le transit par des pays à secret bancaire) empêchent le contrôle.

La justice dans la rémunération se voit à une échelle plus large que celle de l'entreprise : à l'échelle de la société entière (ce qui rejoint, après tout, l'argument de l'Hérétique sur l'impécuniosité des Etats). L'interdiction des paradis fiscaux, du secret bancaire et la régulation des rémunérations sont des moyens précieux pour crever les bulles financières ... et rouvrir la voie à une croissance durable, viable, soutenable, de long terme (mon billet de samedi).