Les candidats sont dans les cathédrales (enfin, sur les plateaux des médias), pendant que leurs équipes répondent à des questionnaires. Drôle d'époque.

C'est dans les médias que la plupart des gens voient des candidats à une élection : soit que le candidat y apparaisse, soit qu'on parle de lui.

Certains citoyens peuvent rencontrer les candidats dans la vraie vie, dans la rue, en meetings… tiens, j'ai vu ce lundi Marine Le Pen pour la première fois en vrai, dans le TGV qui nous menait l'un et l'autre à des réunions publiques. Mais lors d'une présidentielle, seule une petite minorité des citoyens rencontrent les candidats, et dans cette minorité, il y a surtout des élus, des militants et des sympathisants.

En revanche, des milliers de corps constitués, syndicats, journaux spécialisés, associations, fédérations d'entreprises…, adressent aux candidats des questionnaires plus pointus les uns que les autres, généralement de 10 à 30 questions auxquelles des réponses tranchées sont attendues, et vite. À vue de nez, il faudrait que le candidat réponde à 50000 questions en 15 jours.

Évidemment ça retombe dans 95% des cas sur son équipe, qui pour au moins 30000 des 50000 questions, se demande bien ce que le candidat y répondrait.

Et évidemment c'est totalement absurde. Lisez De Gaulle et vous verrez s'il avait des réponses précises à 50000 questions. Si un bon chef de l'État est un Monsieur Je Sais-Tout qui connaît tous les sujets, ou bien un animateur qui connaît les hommes, et un inspirateur qui sent venir les changements des temps.

J'ai vécu cette situation grotesque en 2007, avec une équipe de dix personnes, à peu près à plein temps pendant trois mois pour traiter ce type de demandes. Je la retrouve avec une petite équipe bénévole pendant quelques semaines. Et au moment où j'écris cela, alerte mail avec un questionnaire de plus.

Ces questionnaires m'énervent d'autant plus qu'ils sont contre-productifs par nature. Ils mettent, par leur méthode, l’accent sur des clivages, des désaccords, hérités du passé, qui sont précisément ceux qu'une démarche citoyenne permettrait de dépasser. Précisément ceux sur lesquels la mission du chef de l'État est de nous aider à franchir le fossé.

Mais, en tant qu’internaute qui utilise ces mêmes comparateurs pour situer les différents candidats, je trouverais très prétentieux le candidat qui refuserait de répondre. S’abaisser à cet exercice, rendre ses propres opinions ou préférences lisibles, fait partie, en période électorale, de la démarche citoyenne.

Alors que, de quelqu’un qui détient du pouvoir, le citoyen attend l'opposé : qu’il prenne du recul par rapport à ses propres opinions, qu'il ait le moins possible de préjugés, qu'il laisse vivre et fasse vivre le débat.

C’est contradictoire en apparence, mais cela fait partie, je crois, du « cycle de vie » naturel de la politique. C’est tout pareil en pays moaga au Burkina Faso pour l'élection des chefs … Une sorte de « souviens-toi qui te fait prince ».

Jean Lassalle connaît la musique : je le vois consacrer la même attention à répondre, du fond du coeur, à la question la plus spécifique comme à la plus vaste. Pas question d'éviter aucune question. Gros défi d’organisation !