Lutter contre les fausses nouvelles, lutter pour des vérités, c'est bien. Mais le bien va bien au-delà du vrai. Ne vouloir voir que du vrai, ne croire qu'à la lumière, c'est se laisser éblouir.

Le débat sur les fausses nouvelles me touche au coeur.

Parce que j'ai été formé à l'école bourbakiste, à l'ambition intellectuelle de "la mathématique". Faire des maths devait "apprendre à distinguer le vrai du faux dans les contradictions des hommes", comme le disait un vieux programme scolaire[1].

Parce que j'ai été élève de Jean-Marie Domenach, journaliste fier de se définir comme tel, analyste aigu de la "propagande", chasseur infatigable des demi-vérités, des mauvaises fois et des silences complices.

Parce que j'ai fait toute ma carrière comme directeur d'études, directeur scientifique, consultant, conseiller, évaluateur…, c'est-à-dire comme producteur de "vérités" sur les sujets sociaux, marketing, économiques, voire environnementaux… Les sujets dont la plupart des scientifiques se méfient, sentant que la vérité y est si difficile à distinguer du mensonge et de l'erreur.

Parce que j'ai été plongé dans l'univers de la politique électorale, où la conviction compte beaucoup et la vérité factuelle beaucoup moins.

En particulier avec Jean Lassalle : un terrien aux strates multiples, capable de multiplier des chiffres par mille sans état d'âme, capable d'écouter, sans ciller, des orateurs qui débitent des sornettes invraisemblables. Sans ciller, parce qu'il écoute alors les yeux fermés. Profondément concentré sur la seule chose qui compte pour lui : la souffrance ou la joie, le courage ou la désolation, de celle ou celui qui s'exprime ainsi.

Il me rappelle l'historiette des trois tamis dits "de Socrate" :

- Écoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s'est conduit.
- Arrête ! As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?
- Trois tamis ?
- Oui, mon bon ami : trois tamis. Le premier est de celui de la Vérité. As-tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ?
- Non ; je l'ai entendu raconter, et ...
- Bien, bien. Mais assurément, tu l'as fait passer à travers le deuxième tamis, celui de la Bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n'est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ?
- Non, ce n'est pas quelque chose de bon, au contraire ...
- Hum, essayons de nous servir du troisième tamis : voyons s'il est utile de me raconter ce que tu as à me dire ...
- Utile ? Pas précisément.
- Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n'est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l'oublier.

Nos cours de philo ont plutôt retenu "le vrai, le bien, le beau", mais le mouvement est le même : le "Socrate" de cette histoire s'inquiète d'abord de ce que la nouvelle soit fausse, ou mal attestée. Mais il ne s'arrête pas là. Même à moitié vraie, ou incertaine, elle pourrait avoir encore de l'intérêt.

Et dans l'autre sens : il est très facile d'écrire des choses vraies mais biaisées, et pas bien belles, pas bien bonnes, pas bien utiles : wikipedia en est plein.

Parce qu'il est tellement plus facile de vérifier la véracité d'une proposition, que sa bonté, sa beauté, son utilité. La véracité a ce fameux caractère objectif qui facilite la décision pour ou contre.

Mais devons-nous céder à cette facilité ? Devons-nous commencer par vérifier les choses, et laisser pour plus tard la difficile tâche de les rendre bonnes ou belles ? Un des dictons de l'évaluation de politiques publiques rappelle qu' "un indicateur qui est mesuré, s'améliore". C'est aussi l'histoire de la clé cherchée sous le réverbère.

En Commission d'Appel d'Offres à Argenteuil, nous avons été appelés à départager deux fournisseurs de décorations de Noël : l'un proposait des décors magnifiques ; l'autre, des formes quelconques. La premier était plutôt meilleur marché. La Commission a retenu le second, qui avait une meilleure note globale, notamment sur les critères de délais de remplacement en cas de problème, si mon souvenir est bon. La beauté ne faisait pas partie des critères de notation, car des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter.

Qu'est-ce qui compte ?

Je vois beaucoup d'amis (surtout au masculin) diffuser des fausses nouvelles. Prêter attention à des rumeurs tordues. Donner quelque crédit à des théories complotistes.

Raisonner à la Jean Lassalle, ce serait se dire : ils sont intelligents, ils se rendent compte que ce qu'ils relayent n'est pas bien vrai. Il faut qu'ils en aient lourd sur la patate, pour partir dans des trucs pareils. Il faut qu'ils se sentent enfermés, barrés, par la doxa, les vérités établies, le prêt-à-penser. Il faut qu'ils aient sacrément soif de bien, de beau, d'utile. Comment pourrons-nous les libérer, leur permettre de construire du bien pour de vrai ?

Bien sûr, il y a aussi, parmi les diffuseurs de fausses nouvelles, des manipulateurs, des hackers russes, des présidents timbrés, des ex-comiques tragiques. Mais là, je parlais de mes amis. Et peut-être des vôtres !

La loi, dans sa sagesse, n'interdit pas les fausses nouvelles. La loi, règle de la vie commune dans notre société française, autorise à se tromper, et même à mentir. Et je trouverais bien dommage que le gouvernement prétende protéger la vérité par la loi.

La loi punit la diffusion de fausses nouvelles de 3 ans de prison, "lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler".

Ce n'est même pas la mauvaise foi qui est punie ; mais l'auteur du mensonge est rendu responsable des conséquences de celui-ci. La conséquence grave, c'est de menacer la paix publique.

Très grave, même, puisque, si la fausse nouvelle est plutôt "de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l'effort de guerre de la Nation", il n'y a pas de prison, seulement une amende !

La paix est plus chère à la République, que la guerre.

Voilà du bon, du beau, de l'utile.

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Oeuvre d'Emeric Chantier présentée à Argenteuil en 2017 au Musée passager, exposition sur le thème "Homme Nature".

Notes

[1] De mémoire : programme en vigueur dans les années 60 ou 70, tel que le citait mon prof de maths plus tard, à la fin de cette décennie.