L'ancienne ministre Marisol Touraine témoignait, lors de la démission de Nicolas Hulot[1] :

"Au niveau d'un gouvernement, on arbitre entre les différents intérêts publics. Vous défendez la santé publique, mais, face à vous, des gens vont défendre l'industrie, par ex.. Et vous devez argumenter face au 1er ministre."

Cette citation me semble très juste ; merci @MarisolTouraine !… et bourrée de sens. Déjà : "au niveau d'un gouvernement, on arbitre" : qui est "on" ? Mon ami militant Pierre d'Argenteuil me le rappelle tout le temps : quand on dit on, c'est qu'y a un loup :-)

Celle qui parle était membre du gouvernement. Est-ce elle qui arbitre ? Eh non, la phrase suivante dit : "vous (du gouvernement) défendez la santé publique". Le ministre est donc, non un arbitre, mais un camp, le défenseur de l'intérêt public : "face à vous, l'industrie p.ex."

Donc, intérêt public contre intérêts privés ? Pas du tout ; la citation dit "on arbitre entre les différents intérêts publics". Et hop, l'intérêt privé est aussi "public" que celui de la santé de la population ! Et "on" devra "arbitrer" entre les deux ! Et non plus considérer l'industrie comme un simple moyen pour la santé de la population.

"Et vous devez argumenter face au 1er Ministre". Donc c'est celui-ci qui arbitre, non pas entre ministres, mais entre deux intérêts publics, l'un représenté par son ministre (qui dépend de lui, veut faire carrière, pèse une voix) et l'autre par "l'industrie" (€, emplois…).

En d'autres termes, l'intérêt général, celui de la population, n'est porté par aucune force face au décideur politique. Le peuple dans son ensemble est absent, transparent, muet, ignoré. Le décideur n'arbitre qu'entre des intérêts privés.

À l'exception près de Ministres qui se verraient en porteurs du seul intérêt général, comme Nicolas Hulot : mais ceux-là ne restent pas longtemps. Parce qu'en pratique, le Ministre n'est pas seul : il est entouré d'un cabinet sous pression des lobbies et composé d'ex-lobbyistes ; il est à la tête d'une administration qui compte sur lui pour défendre ses emplois, son budget, ses projets… et ce sont autant d'intérêts privés ; et il est dans un réseau de politiques (un parti) qui vit, un mandat sur deux, d'emplois de lobbying pour le privé.

Donc, même pour le/la ministre qu'évoque @MarisolTouraine, porter le seul intérêt général, ce serait à la fois un tour de force moral/mental, et une démission programmée.

Ce qui nous ramène à la question basique : comment la démocratie pourrait-elle servir l'intérêt général ?

J'ai cofondé et codirigé (1998-2005) un cabinet pour faire de l'évaluation de politiques publiques ; nous trouvions super d'aider les décideurs publics à répondre à la question "à quoi sert ce que nous faisons ? comment mieux servir l'intérêt général ?"

Mais, en ~40 missions réalisées, je n'ai jamais ou presque entendu cette question. Quand nous proposions une méthode pour écouter l'expérience / le point de vue des gens (du public censé être "bénéficiaire" de la politique), nous étions systématiquement retoqués par les commanditaires publics. ‏ Ce n'était pas de la mauvaise volonté ! Les agents publics que j'ai rencontrés étaient habités par leur mission, et désireux de la remplir mieux encore. Mais les intérêts privés externes et internes (personnels, budgétaires, organisationnels…) prenaient déjà toute la place.

Ils devaient donc s'en remettre au cadre dans lequel ils servaient (loi, mission, institution,… ministre) pour correspondre, espéraient-ils, à l'intérêt public. Or l'évaluateur a rarement pour mission de remettre en question ce cadre : on lui demande plutôt ce regarder qui est fait dans ce cadre. Ça tourne en rond.

J'ai compris ainsi, par mon expérience professionnelle plutôt que comme militant,

1) une des fragilités de la démocratie : elle tend à fonctionner en circuit fermé, sans utilité ;

2) que les citoyens qui voudraient être entendus en tant que collectivité, que public, doivent s'organiser et crier fort.

Il faut faire de la politique.

Notes

[1] Je reprends tardivement cette réflexion publiée à l'époque sur mon fil Twitter.