Quand tu as vu la piste bleue, tu t'es dit "ouh là, ça fait un moment — elle était rouge à l'époque".

Les cheveux qui blanchissent et la barbe aussi, les jambes qui raidissent et les rides qui te classent définitivement dans un autre monde, que celui des gamins qui tournent sur les pistes.

Le coeur qui ne veut plus monter, l'entraînement lointain passé, la certitude de finir dernier, bon dernier de la dernière série, avec en prime les sourires en coin des sportifs, et les encouragements bienveillants des bénévoles.

Tu avais pris quand même le RER, et ton GPS t'avait conduit au stade.

La plaque à l'entrée, qui rappelle qu'il fut olympique, ce stade. Les allées gravillonneuses, qui allaient être un peu dures pour l'échauffement. Et la piste bleue.

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La feuille d'inscription, tu y mets tes temps ridicules. Les autres vétérans déjà arrivés - affûtés, déjà concentrés, dans leur monde. Tu en trouves tout de même un à accompagner pour le footing ; lui aussi va courir un 800 mètres. Lui aussi reprend après une blessure. Toi, ça fait combien de temps ? 5 ans ? 8 ans ? à ton âge les années filent, tu ne sais plus.

Les pointes à changer. On ne court pas un 800 mètres en baskets, question de convenances. Mais tes chaussures ont encore les pointes de 18mm et la terre séchée d'un lointain cross. Clé 6 pans.

Premières foulées dans l'herbe synthétique. Un peu de rythme, mollasson. Gestes d'assouplissement — au feeling, pas ceux des coachs, ceux de partout où tu sais que c'est raide. Et y en a.

Et cinq minutes avant le départ, tu imites le collègue coureur de 800 et, sur la petite piste du saut en longueur, tu lances une accélération.

Et les pointes accrochent, et les foulées s'enchaînent, tu cours peut-être assis par terre mais tes jambes accélèrent pour de bon — ce t-t-t-t-t-t, il te revient de jours passés, et surpassés — le bac arrive, impossible de stopper avant, il faut tourner — et là, tu sais que tu as bien fait de venir.


Et tu penses à la gamine, format allumette, qui courait le 800 mètres, avant, sur une piste de terre, que tu n'as jamais vu courir, c'était il y a un tiers de siècle, avant qu'elle ne partage ta vie. Avant que bizarrement, ce soit à toi de porter les pointes, encore.


Le ton de ce billet est directement inspiré par la causerie de Guy Carlier mercredi soir au Presse-Papier, sur "Moins 125". C'est peut-être aussi elle qui m'a décidé à prendre le RER.