Argenteuillais démocrate… sans frontière

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Économie-Prix-Marché

Fil des billets - Fil des commentaires

dimanche 8 novembre 2015

Deux maîtres s'en sont allés — Michel Menu, René Girard

Deux vieux messieurs, décédés cette année, avaient marqué ma jeunesse polytechnicienne, et mes premières réalisations d'adulte.

René Girard a été présenté à sa mort comme "l'homme d'une (seule) idée", le désir mimétique : l'être humain ne désire pas de lui-même, il désire l'objet qu'on lui montre comme désirable. C'est la logique de la coquetterie : se faire passer pour désiré(e), de façon à l'être vraiment. C'est aussi la racine de la violence : désirant ce qu'un autre désire, on entre aussitôt en conflit avec cet autre. Ce conflit ne se résout qu'en accusant et sacrifiant un tiers, désigné comme l'origine, et du désir, et de la violence : le bouc émissaire. C'est surtout pour cette théorie — un peu tarabiscotée — du bouc émissaire, que René Girard était célèbre dans les années 70-80, avec son livre "Des choses cachées depuis la fondation du monde".

Je ne l'ai connu que par ses ouvrages, ses disciples, Jean-Pierre Dupuy surtout, et par Jean-Marie Domenach, mon professeur à l'X et le directeur de deux recherches que j'y ai conduites.

Il avait fondé un laboratoire de recherches en sciences sociales, le CREA, avec Jean-Pierre Dupuy qui lui succéda à la direction du labo. CREA était initialement l'acronyme de "Centre de recherche sur l'épistémologie et l'autonomie". À ce que j'en retiens, "épistémologie", c'est-à-dire "philosophie des sciences", ou "de la recherche", était une façon de montrer patte blanche à Polytechnique, conservatoire des "sciences dures". "Autonomie" était le mot important ; il faisait référence, par quelque détour, à la pensée de René Girard. Peut-être[1] le CREA voulait-il répondre à la question "comment l'être humain peut-il être autonome, moteur de sa propre existence, s'il a besoin pour se mouvoir, du désir de l'autre ?".

C'est très concret tout ça. Les mécanismes de la finance moderne avec ses produits dérivés, qui cherchent à anticiper sur le désir des autres, occupaient nos réflexions au CREA. Les travaux d'André Orléan l'illustrent bien — connus d'un large public depuis la crise de 2008.

J'avais essayé, à l'époque et par la suite, de comprendre les bases mathématiques de ces produits dérivés, en particulier les êtres étranges que sont les processus aléatoires du second ordre. Je n'y pigeais pas grand chose, et suis resté, plutôt, sur un sujet dont je comprenais les mathématiques, et qui m'intéressait pour lui-même : le changement dans la société. Ma recherche de fin d'études, encadrée par le CREA, se passait dans une entreprise de sociologie appliquée, Cofremca, aujourd'hui Sociovision, que je n'ai jamais vraiment quittée depuis : je travaille au quotidien avec des anciens du groupe Cofremca.

Alors même si on ne s'est jamais croisés dans la vraie vie, merci, Monsieur Girard. Merci en particulier pour cette question, "comment être autonome, si j'ai besoin pour me mouvoir, du désir de l'autre ?" ; pour cet appel à chercher, derrière les jeux des coquetteries et de la violence, un désir authentique.


Quelques semaines avant cette recherche de fin d'études, j'avais bouclé un mémoire qui m'avait bien occupé les douze mois précédents : l'analyse d'une innovation pédagogique, lancée en 1947 par Michel Menu.

Michel Menu était un moteur. L'autonomie faite homme. Michel Menu était un résistant ; mais quand il parlait de la Résistance, ce n'était pas des Allemands qu'il parlait, de la Gestapo, de la défaite ; c'était d'action et de résolution.

Michel Menu — à ce que je retiens de nos entretiens[2] — était "responsable des parachutages du réseau Sultan[3]". Son terrain d'action, c'étaient les clairières. Il lui fallait une couverture, une bonne raison de parcourir les routes : quelqu'un le plaça dans l'équipe nationale des Scouts de France, à Lyon, chargé d'inspecter les camps et les groupes locaux. C'est au QG des Scouts qu'il cachait le poste radio avec lequel il communiquait avec Londres. Un jour, le prêtre Aumônier général des Scouts de France, le père Forestier, découvre Menu devant sa radio : "qu'est-ce que c'est que ça ? Dégagez-moi ça d'ici tout de suite." Tout de suite ? Tout de suite. "Et j'ai dû sortir sur la place, en plein jour devant tout le monde, avec mon poste radio mal emballé dans une couverture. Si j'étais pris…".

C'est en entendant cette anecdote que j'ai commencé à admirer Michel Menu pour de bon. Parce que je connaissais déjà bien ses livres, écrits de 1948 au début des années 60 : il y cite le Père Forestier à de nombreuses reprises. Et toujours en bien, toujours comme référence.

À la sortie de la guerre, le scoutisme catholique, trop proche du pétainisme, s'était infantilisé, presque ridiculisé. Michel Menu, nommé commissaire national en 1946, l'a révolutionné. Et en revenant à l'idée essentielle du fondateur, Baden-Powell : l'autonomie. La capacité des adolescents, volontaires, en équipes, à se débrouiller seuls dans la nature.

Michel a commencé très simple : à l'été 1946, au camp qui rassemblait des unités dépourvues d'encadrement, il a envoyé les intendants de chaque équipe faire le marché. Pas de cuisine roulante, pas d'achats groupés, pas d'adulte pour prendre en charge — en pleine disette !

En 1947, il lançait une variante du scoutisme, les "Raiders-Scouts", avec une palette de nouvelles activités dont le judo, la moto, et le raid en solitaire à la boussole (sans carte), ou "Woodcraft". Et, au passage, une nouvelle couleur de béret : vert. J'ai porté ce béret 35 ans plus tard, ayant été scout dans une unité, la 1ère Saint-Cloud, que Michel Menu avait fondée, et qui avait conservé sa pédagogie.

Peu après, puisque des équipes d'adolescents peuvent être autonomes un jour, il a décidé qu'elles pouvaient l'être toute l'année : à quoi bon attendre de trouver des animateurs adultes, pour partir en pleine nature et commencer à faire du scoutisme ? Il a autorisé et encouragé les "patrouilles libres".

Dans l'immédiat après-guerre, le volontarisme et les références militaires des Raiders étaient dans l'air du temps. Mais vite, il y a eu dissonance avec le mouvement social, l'engagement de chrétiens contre la guerre en Algérie, l'exode rural et l'engagement de la société pour construire de nouvelles villes. Michel Menu fut débarqué en 1956. Les chemises rouges des Pionniers remplacèrent un peu plus tard, 1964, le béret vert des Raiders.

Héritier des Raiders, Raider moi-même, je me sentais tout autant héritier du mouvement social, pacifiste et écologiste, dont Jean-Marie Domenach fut l'une des figures.

J'ai donc été heureux de pouvoir consacrer une année de Polytechnique, sous sa direction, à retracer l'histoire des Raiders et à retrouver ce qui était resté de cette innovation, dans le scoutisme et dans la pédagogie des décennies suivantes[4]. Et Domenach était enchanté d'encadrer une recherche sur le courant qu'il avait, trente ans plus tôt, affronté.

Michel Menu ? À l'époque, je me demandais si cet ancêtre était encore en vie ! Il l'était, vibrant d'énergie et de projets. Il m'avait reçu très aimablement, avec l'enthousiasme de l'organisateur pour qui chaque recrue compte. Nous sommes restés sur quelques désaccords : il n'était pas homme à négocier ses convictions. Mais, loin d'écarter le freluquet, il était resté en relation avec la même bienveillance.

Quelques années plus tard, travaillant le jour dans le groupe Cofremca, je consacrais quelques-unes de mes soirées à coordonner la rédaction d'un manuel de pédagogie. Parmi les 4 rédacteurs de cette "Boussole", 3 anciens de la 1ère Saint-Cloud.

Michel Menu mettait en mouvement.


Dans le premier tome du "Chat du Rabbin" de Sfar, il y a ce moment où le rabbin se rend compte que son propre rabbin, celui à qui il demande conseil, ne peut plus l'aider. Il doit enfin prendre ses décisions seul, en poursuivant le chemin sur lequel il avait été si longtemps accompagné.

Adieu à mes rabbins.

Notes

[1] Je trouve ici un historique du CREA, pour qui veut en savoir plus — et corriger au besoin mes souvenirs vieux de presque 30 ans.

[2] Ce qui est raconté ici est un peu différent, sans être incompatible.

[3] Avant d'écrire ce billet, j'ai retrouvé quelques éléments historiques sur internet : "Sultan" est en fait le nom de code de Jacques Picard, Délégué Militaire Régional de la France Libre dans la région de Montpellier.

[4] Les passionnés trouveront ce travail de jeunesse ici.

vendredi 9 mai 2014

Renault-Dacia, quatre roues dans le XXème siècle

Petite anecdote sur le passage à l'iconomie (ou pas) de notre grande entreprise française emblématique.

Depuis quelques mois, je voudrais remplacer ma Renault xxx par une Dacia yyy plus adaptée à l'effectif actuel de ma famille. Un ami de province ;-) a une Dacia yyy et m'avait prêté le volant un jour où je passais par là. Elle me convient bien ; mais à la famille ? Cela resterait à voir. Une voiture c'est tout de même un achat analogique, difficile à valider sur écran. Elle doit convenir à tous ses utilisateurs, conducteur ou trice, passagers avant et arrière, à l'arrêt comme en virage serré… Difficile à savoir sans l'essayer ensemble.

Je suis donc passé à la concession voisine, demander comment essayer ce modèle.

Malheureusement, la yyy ne fait pas partie des modèles les plus vendus, et il n'y en a pas souvent de disponible à l'essai, me répond-on. Je laisse mes coordonnées, on me rappellera le moment venu… c'était il y a quelques mois.

Il y a trois semaines, je reçois un mail de publicité pour les Journées d'essais gratuits extra-spéciaux de la Dacia yyy. À croire que les bases de données de prospects sont bien faites !

Il faut s'inscrire en ligne. J'y vais, mais en fait le mail était parti plusieurs jours après la fin des Journées en question, le site ne répond plus.

Pas grave, je vais sur le site de Dacia, il y a bien une page essais, je m'inscris[1].

Chose amusante au passage, le formulaire propose de compléter votre adresse mail avec tous les noms de domaine qu'il semble connaître.

dacia_interface.gif

Par ailleurs le formulaire vous rattache à la concession la plus proche.

Je suis logiquement rappelé ce matin par ladite concession. Une personne, qui me semble très ennuyée, me demande pourquoi j'ai rempli cette demande d'essai. Il n'y a pas de voiture disponible pour un essai, et apparemment, pas de perspective d'en avoir d'ici longtemps. La personne peut éventuellement demander à un établissement Dacia, situé à 20 minutes de route, s'il aurait un véhicule disponible, mais l'essai devrait se faire sur place, si j'ai bien compris ; en tout cas, pas moyen de ramener le véhicule chez moi.

Passer de la promesse immatérielle à la mise à disposition d'un objet matériel, dans une agglomération de 10 millions d'habitants, est-ce au-dessus des forces de Renault-Dacia ? Le cross-channel et autre consumer-centered digital seront sans doute pour le prochain siècle ;-)

Notes

[1] Il y a aussi un "essai vidéo" par "Corinne", qui ressemble beaucoup à une vraie personne : elle dit "la Dacia yyy" (et pas "Dacia yyy" comme les marketeurs) et il y a même une faute de français à la fin. De quoi donner confiance.

dimanche 21 juillet 2013

Le pédalo s'enfonce, le capitaine pédale sur place

La longue séquence des pétards mouillés du "changement"… continue.

Le peu d'argent déplacé des placements financiers vers le logement social, vient de retourner dans les caisses des établissements financiers.

Vous vous rappelez la promesse "sociale" consistant à doubler le plafond du livret A ?

Évidemment, elle ne pouvait servir qu'aux ménages assez riches pour avoir atteint le plafond de leurs livrets A ; mais bon, c'était censé se justifier par les besoins du logement social, puisque les placements du livret financent la construction de logements sociaux. À part, depuis 2009 (merci l'UMP) 30% laissés dans les caisses des banques qui commercialisent ces livrets.

Évidemment, ce n'est pas vraiment le manque de fonds qui freine la construction, puisque les caisses de nombreux organismes HLM sont archi-pleines, sans qu'ils ne prennent la peine de construire[1]. Mais bon, on pouvait imaginer que plus d'argent irait avec plus de pression gouvernementale pour utiliser cet argent.

Évidemment, la promesse n'avait été tenue qu'à moitié, le plafond avait été relevé de 56% au lieu d'être doublé.

Mais ce genre d'eau tiède, on y est habitué depuis le chiraco-raffarinisme.

Et ça faisait tout de même 33 milliards qui avaient été déplacés d'autres placements vers le livret A. Dont les banques allaient garder 35%, et 65% allaient à la Caisse des dépôts pour le logement social, soit 22 milliards (et 15 milliards pour le LDD, destiné à des prêts aux entreprises).

Eh bien… non !

La Caisse des Dépôts va rendre aux banques 5% de la collecte du livret A et du LDD, ce qui représenterait 30 milliards qui feront le trajet inverse.

Non, bravo, là, bravo.

Et au passage : faut-il vraiment être FN pour se rendre compte que UMP puis PS, c'est la continuité dans la continuité ?

Notes

[1] D'où le charmant surnom de "dodus dormants". Notre organisme local AB Habitat est, au contraire, bien endetté, et vend son parc de Montigny-les-Cormeilles pour se renflouer.

- page 1 de 53