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Tag - ONU-Droit international

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dimanche 15 avril 2018

Syrie : un coup pour dire

Ce 13 avril, l'aviation et la marine française ont envoyé hier quelques missiles sur des installations liées au programme syrien d'armes chimiques — selon notre appareil d'État, qui a bien voulu donner une documentation nourrie[1].

La Russie a demandé au Conseil de Sécurité de condamner ce raid. Elle savait bien que cette résolution serait bloquée par le vote contraire (impliquant un veto) des 3 États qui ont réalisé l'opération, mais elle a dû constater que, des 11 autres membres, seules la Chine et la Bolivie l'ont suivie. Ce qui reste de la "communauté internationale" a ainsi témoigné de son refus d'être menée en bateau par la propagande russo-syrienne.

Trop de fake news usent les meilleures volontés, et les plus pacifistes.

Le 11 avril, je me demandais si nos États feraient l'erreur d'une "frappe" symbolique contre le pouvoir syrien, et espérais que l'action militaire éventuelle aurait un objectif sensé ("est-ce que l'un de nos décideurs politiques pourrait se rendre compte, SVP, qu'il est grave, illégal et criminel de "frapper" (même en Syrie),… et que la seule action pertinente est celle qui empêchera le régime d'utiliser ses stocks de bombes au chlore ? #ViserUnBut").

Le communiqué de l'Élysée au 13 avril matin indique que : « Notre réponse a été circonscrite aux capacités du régime syrien permettant la production et l’emploi d’armes chimiques ». J'étais et reste d'accord avec ce choix.

Bombarder reste grave. Et illégal (non, les résolutions antérieures des Nations Unies n'autorisent pas des États à faire respecter à leur propre façon les résolutions interdisant les armes chimiques). Ce bombardement n'a tué personne, heureusement ; aussi parce que le régime syrien avait eu le temps de s'y préparer en évacuant les sites.

Mais parfois, des actes illégaux sont justifiés.

Je laisse de côté l'argumentaire complotiste, hyperméfiant envers toute enquête de la presse libre, et prêt à avaler les yeux fermés ce que les propagandistes russes crachent à jet continu. Ma capacité à contrer des raisonnements aussi dénués de discipline mentale, est proche de zéro.

Un mot tout de même pour ceux des sympathisants des "chrétiens d'Orient" qui imaginent que, en défendant le pouvoir alaouite contre tout soupçon de crimes, ils défendent aussi la minorité chrétienne : franchement ? Dans un pays où déjà, constitutionnellement, les chrétiens ont moins de droits que les autres, vous jugez prudent de laisser le Président disposer de ce genre d'armes ?

Un mot encore de la trop facile désignation de Bachar al-Assad comme "assassin de son propre peuple", qui aurait tué "500000 civils", etc. : c'est ridicule. Bachar al-Assad est juste le chef du camp en train de gagner une des guerres civiles les plus affreuses et meurtrières des derniers siècles. Une des guerres les plus compliquées aussi, à au moins 4 camps rivaux… Elle aura pu désorienter le téléspectateur français ! Lequel aura sympathisé avec les malheureux habitants d'Alep-Est défendus par les rebelles sunnites contre les forces du régime, puis avec les malheureux Kurdes d'Afrine défendus — mollement — par les forces du régime contre les rebelles sunnites qui ont pris la ville, fortement appuyés par l'armée turque.

Mais ça nous ramène à l'important : les civils, les habitants, les Syriens, broyés par une guerre de six ans. Sauver la vie de ceux qui restent est la cause la plus importante.

Nos États commencent petitement : ils essayent d'empêcher le régime d'utiliser ses stocks de bombes au chlore[2].

Nos bombardements l'en ont-ils empêché ?

Sûrement pas[3]. Nous n'avons pas détruit les hélicoptères utilisés pour la plupart des bombardements ; et quant aux stocks de bombes, le régime avait eu tout le temps de les disperser, comme il avait méthodiquement dissimulé une grande diversité d'armes chimiques aux inspecteurs internationaux.

Tout ce que nous pouvons espérer, c'est avoir dissuadé le régime de ré-utiliser ces armes : il pourra désormais juger que le coût est plus grand que le bénéfice. Que la terreur qu'il pouvait espérer faire régner grâce à ces bombes, serait allégée par l'espoir, dans les groupes visés, d'une riposte des États démocratiques. Bref, le régime verrait désormais, sur ce plan, une limite à sa violence. La limite qu'il avait d'ailleurs lui-même acceptée en signant, en 2013, la convention interdisant les armes chimiques. Il devrait désormais accepter que sa signature soit plus qu'une blague.

Nos États lancent cet avertissement sans grands frais à celui qu'ils reconnaissent maintenant comme le pouvoir durable, comme l'autorité à la fois légitime et de fait, face à laquelle chaque Syrien devra, de nouveau, se soumettre ou quitter le pays.

Malheureusement, les armes chimiques ne sont qu'un ou deux pour cent, peut-être, des ingrédients de la terreur syrienne. Nous laissons les habitants sans défense face aux 98% restants. Comme les Burundais, comme les Nord-Coréens… Nous reconnaissons que la dictature, la police politique omniprésente, la torture et les camps, l'accaparement des richesses par une petite minorité, sont la loi dans beaucoup de pays. Que l'ONU, les conventions internationales, et même les missiles, n'y peuvent rien. Que, pour les habitants de ces pays, nous en sommes à espérer qu'ils restent en vie.

Jusqu'à, peut-être, des jours meilleurs.

Notes

[1] Installations que nos gouvernements des années 70 avaient aidé à créer ; comme ceux des années 80 ont soutenu le régime irakien malgré son usage d'armes chimiques. Certaines choses changent.

[2] Plus précisément des stocks de bombes prévues pour y mettre du chlore ; voir ici l'évolution de ces bombes au cours de la guerre.

[3] Contrairement à ce que prétend l'expert-BFMTV.

lundi 13 novembre 2017

Entre adultes. De Yanis Varoufakis à Abou Djaffar, de la dette grecque au 13 novembre

J'ai fini hier de lire "Conversations entre adultes, dans les coulisses secrètes de l'Europe", le récit par Yanis Varoufakis de ses cinq mois comme ministre des Finances de la Grèce[1].

« Parmi les meilleurs mémoires politiques de tous les temps », était-il écrit sur le bandeau de l'éditeur, citant The Guardian.

C'est certainement le cas. Je recommande ce livre au même niveau que la biographie de Steve Jobs par Walter Isaacson, et pour la même raison : vous voyez soudain l'intérieur de ces belles mécaniques qui font l'actualité. Comment ça marche, qu'est-ce qui décide de quoi. La Silicon Valley. L'Europe économique et financière.

Un récit personnel n'est certes pas objectif, comme le rappelle brent ici. Mais c'est une grosse part de vérité. Varoufakis a enregistré toutes ses conversations. Par prudence ; et aussi parce qu'il était conscient de vivre de l'Histoire. Par endroits, je suis peiné pour les personnes dont des confidences personnelles sont citées, Wolfgang Schaüble par exemple ; mais bon, entre temps il a annoncé prendre sa retraite. Par endroits, j'ai plutôt trouvé ces révélations "bien méritées", quand des responsables politiques s'expriment en public, et décident, de façon tellement opposée à ce qu'en privé, ils prétendent penser. Le ils est mérité, pour le coup : ces ir-responsables sont tous des hommes.

L'argument de Varoufakis est simple : il est arrivé au gouvernement avec une proposition gagnant-gagnant pour restructurer la dette grecque. Les détenteurs de cette dette étaient surtout les institutions européennes, qui l'avaient rachetée aux banques françaises (surtout) et allemandes pour sauver celles-ci de la faillite. Les institutions européennes n'ont pas voulu de restructuration, ont préféré jouer perdant-perdant ; et le gouvernement d'Alexis Tsipras s'est incliné, faute de se sentir assez fort, et surtout assez uni, pour gérer seul la faillite.

Les lecteurs et lectrices de ce blog ont l'habitude : j'ai expliqué de mon mieux ce qui se passait, et sans trop de retard je crois. J'ai tenté à mon minuscule niveau de lutter contre la désinformation des grands médias, dont Varoufakis se plaint tout au long du livre.

J'ai tout de même :-) appris de ce livre deux choses essentielles.

J'ai appris que tous les grands dirigeants savaient l'absurdité des politiques qu'ils imposaient (et continuent à imposer) à la Grèce. Même Schaüble. Désolé pour ma naïveté : je croyais certains d'entre eux naïvement abusés par leur propre baratin. Les fonctionnaires, oui, se laissaient abuser ; les grands dirigeants non. Le problème, c'est que la décision revenait souvent aux fonctionnaires. Parce que le "Mécanisme européen", la "troïka", sont des êtres sans existence légale, sans démocratie, purement bureaucratiques. À la fin, tout de même, c'est Angela Merkel qui décide. L'auteur ignore quelles ont été les raisons de la Chancelière. Peut-être simplement le fait que la crise avait trop duré pour que, à ses yeux, il reste le temps de trouver une solution.

J'ai aussi appris que, dans ce vide de la décision politique, de la démocratie, ce sont les grands intérêts privés qui l'emportent. Les retraités et les chômeurs grecs ont payé pour les oligarques et les banques. Désolé pour ma naïveté : j'avais écrit à l'arrivée de Syriza : "Bonne nouvelle pour l'Europe : un pays se débarrasse de la caste politico-affairiste qui a coulé les finances du pays." Je m'étais trompé. La caste était bien infiltrée jusque dans le parti, le gouvernement, la banque centrale de Grèce. Parce qu'il n'y a pas moyen de faire sans elle. Les grands intérêts privés l'ont emporté sur les nôtres.

Je vais continuer à crier dans le désert. Avec le FMI, ce qui console un peu.


En cette triste journée du 13 novembre, Abou Djaffar rappelle son billet du 21 novembre 2015, dont il ne "regrette pas un mot. Pas un seul."

moi éternel ricaneur, d’un seul coup je ne ricane plus car je ne vois pas une faille, mais un tas de cadavres, plusieurs tas, en fait, devant des bars, dans les rues, dans une salle de concert, dans un quartier où l’essence même de notre pays, joyeuse, métissée, a été fauchée. Mais non, n’est-ce pas, tout va bien, tout s’est passé comme prévu ? J’imagine que c’est ce que vous allez expliquer aux familles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’est-ce pas ce que vous célébriez le vendredi 13 dans la journée ? Moi, qui étais alors loin de la France, je ne trouvais alors sur le compte Twitter de la Place Beauvau, tandis que les morts s’accumulaient dans nos rues, que de misérables manifestations d’autocélébration.

Rien n'a changé. La bureaucratie étatique se complait dans un divertissement au sens de Blaise Pascal : une multitude de petites actions, sans portée, qui lui permettent de ne pas faire face à la réalité, au défi, au danger du terrorisme islamiste.

Que nos armées aient réduit en amas de gravats les grandes villes tenues par "l'État islamique", comme l'armée américaine avait anéanti Falloujah, comme les armées syrienne et russe ont anéanti le centre d'Alep,… qui peut imaginer un quart d'instant que cela démotive les candidats-terroristes ?

Pour trouver de la réalité, il faut écouter un ministre de la Défense dépossédé de sa Défense, celui du Niger (plus diplomate sans doute que Varoufakis ? Le fond est le même), ou un scientifique au nom étranger, de la bonne ville de Grigny.

La trahison est venue des chefs, des élus, des responsables.

La guerre continue donc, ouverte et permanente, en "terres d'islam" du Yémen, de Syrie, d'Irak. Épisodique, par flambées d'assassinats, chez nous.

Pourquoi ? Je passe du constat à l'hypothèse : sans doute pour la même raison que la dette grecque.

Parce que l'oligarchie n'a rien à y perdre et tout à y gagner. Elle n'est pas terrorisée du tout, au contraire, elle est "en embuscade".

Et parce que, face à elle, la décision politique, la démocratie, hypnotisées par les kamikazes, tremblotent, se réchauffent avec des bougies, des mantras laïcistes, de la langue de bois militariste.


Varoufakis a emprunté le titre de son livre à Christine Lagarde, qui voulait avoir à faire à "des adultes". La démocratie grandit. La bureaucratie infantilise.

Notes

[1] Merci au passage à Edgar qui avait attiré mon attention sur les travaux et le blog de Yanis Varoufakis.

mardi 4 octobre 2016

Syrie : le devoir de l'ONU est d'imposer la paix

Après les assassinats abominables de "l'État islamique", les armées russe et syrienne bombardent et anéantissent les hôpitaux d'Alep. La guerre civile atteint un niveau d'horreur qui doit, qui devrait, révulser tous les démocrates, tous les humains, et les pousser à intervenir, d'une façon ou d'une autre, pour arrêter le massacre.

Bien sûr cela aurait dû être fait avant, bien avant.

Bien sûr cela pourrait être vrai ailleurs.

Il y a des horreurs partout dans le monde, et sur place, des forces politiques ou militaires qui donnent plus ou moins d'espoir de contribuer ultérieurement à la paix civile. En Syrie, un degré d'horreur est atteint que l'humanité n'avait connu ni en Bosnie, ni en Libye, ni au Sri Lanka (et pourtant), ni dans l'Ituri au Congo…

Il y avait une bonne raison de ne pas intervenir dans les premières années du conflit (sinon, et cela a été fait, contre les armes chimiques) : la crainte légitime que la situation après intervention ne soit encore pire qu'avant. Ce qui arrive hélas souvent, comme cela a été le cas en Libye. Parce que l'intervention casse l'appareil d'État qui, même criminel, reste pour beaucoup de gens et dans beaucoup de situations, une protection.

Dans la situation actuelle de la Syrie, difficile d'imaginer qu'un lendemain après intervention puisse être pire que l'anéantissement en cours.

Et bien sûr, quand la guerre civile dégénère à un point pareil, les coupables sont partout, dans tous les camps. La mission de l'ONU dans une situation pareille est (non pas de donner la victoire à un camp mais) d'imposer la paix par la force. Ce qui est réellement difficile. Mais qu'est-ce qui est aujourd'hui plus important, plus urgent ?

La Syrie a besoin de 200000 casques bleus. D'AWACS, de Rafale, de matériels de transmission et d'interception, de milliers de blindés légers. D'un protectorat international le temps de reconstituer une société, de recréer les conditions d'un dialogue. D'une police et d'une justice pour trouver et condamner les coupables. De vérité et de réconciliation. De milliers de bulldozers et de grues.

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