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Tag - Sciences-Méthodes

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mercredi 7 février 2018

Du bon, du beau, du vrai — et des fake news

Lutter contre les fausses nouvelles, lutter pour des vérités, c'est bien. Mais le bien va bien au-delà du vrai. Ne vouloir voir que du vrai, ne croire qu'à la lumière, c'est se laisser éblouir.

Le débat sur les fausses nouvelles me touche au coeur.

Parce que j'ai été formé à l'école bourbakiste, à l'ambition intellectuelle de "la mathématique". Faire des maths devait "apprendre à distinguer le vrai du faux dans les contradictions des hommes", comme le disait un vieux programme scolaire[1].

Parce que j'ai été élève de Jean-Marie Domenach, journaliste fier de se définir comme tel, analyste aigu de la "propagande", chasseur infatigable des demi-vérités, des mauvaises fois et des silences complices.

Parce que j'ai fait toute ma carrière comme directeur d'études, directeur scientifique, consultant, conseiller, évaluateur…, c'est-à-dire comme producteur de "vérités" sur les sujets sociaux, marketing, économiques, voire environnementaux… Les sujets dont la plupart des scientifiques se méfient, sentant que la vérité y est si difficile à distinguer du mensonge et de l'erreur.

Parce que j'ai été plongé dans l'univers de la politique électorale, où la conviction compte beaucoup et la vérité factuelle beaucoup moins.

En particulier avec Jean Lassalle : un terrien aux strates multiples, capable de multiplier des chiffres par mille sans état d'âme, capable d'écouter, sans ciller, des orateurs qui débitent des sornettes invraisemblables. Sans ciller, parce qu'il écoute alors les yeux fermés. Profondément concentré sur la seule chose qui compte pour lui : la souffrance ou la joie, le courage ou la désolation, de celle ou celui qui s'exprime ainsi.

Il me rappelle l'historiette des trois tamis dits "de Socrate" :

- Écoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s'est conduit.
- Arrête ! As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?
- Trois tamis ?
- Oui, mon bon ami : trois tamis. Le premier est de celui de la Vérité. As-tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ?
- Non ; je l'ai entendu raconter, et ...
- Bien, bien. Mais assurément, tu l'as fait passer à travers le deuxième tamis, celui de la Bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n'est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ?
- Non, ce n'est pas quelque chose de bon, au contraire ...
- Hum, essayons de nous servir du troisième tamis : voyons s'il est utile de me raconter ce que tu as à me dire ...
- Utile ? Pas précisément.
- Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n'est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l'oublier.

Nos cours de philo ont plutôt retenu "le vrai, le bien, le beau", mais le mouvement est le même : le "Socrate" de cette histoire s'inquiète d'abord de ce que la nouvelle soit fausse, ou mal attestée. Mais il ne s'arrête pas là. Même à moitié vraie, ou incertaine, elle pourrait avoir encore de l'intérêt.

Et dans l'autre sens : il est très facile d'écrire des choses vraies mais biaisées, et pas bien belles, pas bien bonnes, pas bien utiles : wikipedia en est plein.

Parce qu'il est tellement plus facile de vérifier la véracité d'une proposition, que sa bonté, sa beauté, son utilité. La véracité a ce fameux caractère objectif qui facilite la décision pour ou contre.

Mais devons-nous céder à cette facilité ? Devons-nous commencer par vérifier les choses, et laisser pour plus tard la difficile tâche de les rendre bonnes ou belles ? Un des dictons de l'évaluation de politiques publiques rappelle qu' "un indicateur qui est mesuré, s'améliore". C'est aussi l'histoire de la clé cherchée sous le réverbère.

En Commission d'Appel d'Offres à Argenteuil, nous avons été appelés à départager deux fournisseurs de décorations de Noël : l'un proposait des décors magnifiques ; l'autre, des formes quelconques. La premier était plutôt meilleur marché. La Commission a retenu le second, qui avait une meilleure note globale, notamment sur les critères de délais de remplacement en cas de problème, si mon souvenir est bon. La beauté ne faisait pas partie des critères de notation, car des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter.

Qu'est-ce qui compte ?

Je vois beaucoup d'amis (surtout au masculin) diffuser des fausses nouvelles. Prêter attention à des rumeurs tordues. Donner quelque crédit à des théories complotistes.

Raisonner à la Jean Lassalle, ce serait se dire : ils sont intelligents, ils se rendent compte que ce qu'ils relayent n'est pas bien vrai. Il faut qu'ils en aient lourd sur la patate, pour partir dans des trucs pareils. Il faut qu'ils se sentent enfermés, barrés, par la doxa, les vérités établies, le prêt-à-penser. Il faut qu'ils aient sacrément soif de bien, de beau, d'utile. Comment pourrons-nous les libérer, leur permettre de construire du bien pour de vrai ?

Bien sûr, il y a aussi, parmi les diffuseurs de fausses nouvelles, des manipulateurs, des hackers russes, des présidents timbrés, des ex-comiques tragiques. Mais là, je parlais de mes amis. Et peut-être des vôtres !

La loi, dans sa sagesse, n'interdit pas les fausses nouvelles. La loi, règle de la vie commune dans notre société française, autorise à se tromper, et même à mentir. Et je trouverais bien dommage que le gouvernement prétende protéger la vérité par la loi.

La loi punit la diffusion de fausses nouvelles de 3 ans de prison, "lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler".

Ce n'est même pas la mauvaise foi qui est punie ; mais l'auteur du mensonge est rendu responsable des conséquences de celui-ci. La conséquence grave, c'est de menacer la paix publique.

Très grave, même, puisque, si la fausse nouvelle est plutôt "de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l'effort de guerre de la Nation", il n'y a pas de prison, seulement une amende !

La paix est plus chère à la République, que la guerre.

Voilà du bon, du beau, de l'utile.

Emeric_Chantier_musee_passager.jpg

Oeuvre d'Emeric Chantier présentée à Argenteuil en 2017 au Musée passager, exposition sur le thème "Homme Nature".

Notes

[1] De mémoire : programme en vigueur dans les années 60 ou 70, tel que le citait mon prof de maths plus tard, à la fin de cette décennie.

samedi 5 août 2017

Codeur junior

Quelques mots naïfs sur mon expérience de rookie de la programmation informatique !

J'ai fait l'essentiel de ma carrière dans la "sociométrie", la "modélisation économique", la "méthodologie statistique" et "l'évaluation de politiques publiques", bref, dans des métiers où il faut parler des gens (et aux gens) avec des chiffres, des métiers scientifiques mais où les ordinateurs ne tiennent qu'un rôle secondaire.

Mes connaissances scolaires et universitaires en informatique, un peu superficielles, se sont éventées, et les langages que j'avais appris (assembleur, Basic, Pascal, C, C++, CAML, Prolog) sont presque tous des langues mortes.

Mais depuis 2013, je travaille à temps partiel dans une start-up, où la grande majorité des collègues codent toute la sainte journée. Les schémas papier, explications verbales et autres idées de manoeuvre les laissent froids. Mes maquettes Excel et macros bidouille, mes relectures de code avec questions naïves, étaient tolérées avec charité… Il aurait fallu que je parle la langue commune, celle des machines.

Mais comment trouver le temps et la concentration d'apprendre une nouvelle langue, dans le rythme saccadé de la start-up ?

Le ralentissement de juillet-août m'a enfin permis de me lancer, sur un projet important et qu'aucun collègue n'avait le temps de coder. J'étais au pied du mur !

Voici donc, en vrac, mes sensations.

D'abord la pesanteur, l'inertie énorme du truc. Pour réaliser la maquette Excel du produit, une journée avait suffi ; mais au bout d'une journée dans l'univers de Scala sur Intellij, je commençais à peine à comprendre à quoi servait chaque morceau de l'écran, et il avait aussi fallu ce temps pour que mes collègues informaticiens arrivent à trouver la bonne clé pour que j'accède aux données stockées sur nos bases Cassandra. Le Basic et le Pascal de ma jeunesse étaient des mobylettes qui démarraient au quart de tour ; maintenant, me voilà pilote de tracteur.

Ensuite, la surabondance. Toutes les fonctions développées par des millions de gens à travers le monde sont réutilisables, des "collections", des "libs", des "packages", des machins trucs je n'ai pas encore pigé les différences. Et quand on voit un mot dont on ne comprend pas ce qu'il fait là, Commande-B ouvre immédiatement le bout de code qui l'a défini, et qui, les bons jours, est commenté par l'auteur. Dans mon jeune temps, on programmait en suivant un sentier que l'on traçait soi-même. Maintenant, on active l'un après l'autre les boutons d'un immense cockpit.

Après, la qualité des guides. Les bons guides allient la compréhension profonde du langage, et la compréhension profonde de l'humain qui va devoir l'utiliser. J'ai eu le sentiment de pouvoir faire toute confiance à Nadim Bahadoor et Alvin Alexander. Les mauvais guides abondent. Leur refrain est "Vous pouvez faire tout ce que vous voulez". Ils se reconnaissent facilement, c'est heureux : aux fautes de typographie dans les exemples, ou aux noms de variables bâclés.

Après vient l'exigence. Le sentiment, l'expérience aussi, que le moindre relâchement coûte cher. J'avais appelé vite fait "indexMax" le nombre d'éléments d'un tableau. Quand je l'ai proprement rebaptisé "machinSize", ça m'a fait sauter aux yeux la cause d'un bug récurrent — parce qu'en Scala comme dans d'autres langages, on compte les éléments à partir de 0, si bien que le dernier a le numéro machinSize-1, et l'avant-dernier (auquel je faisais appel) machinSize-2.

J'ai aussi perdu 4 heures, entre avant-hier et hier, à ne pas comprendre pourquoi tel résultat valait si souvent 0 — avant de réaliser que, quand je divisais 1 par 2, cela donnait forcément 0 puisque j'avais défini la variable qui valait souvent 1 comme un entier, avant de voir une utilité à la diviser par 2.

Vers 2014, j'avais travaillé, à temps très partiel, pour un studio de jeux vidéo. Une partie de ce que je concevais (le système d'enregistrement des actions du joueur) était ensuite "codée" par un informaticien du studio (Alexis, si tu m'entends, bravo encore). J'étais surpris par l'ambiance dans les rangées des devs, le calme : écouteurs bien sûr, doigts qui font tourner des crayons, longues minutes passées à regarder l'écran tourner. Je croyais me souvenir que de mon temps, on pissait du code au kilomètre ; que le plus rapide sur son clavier avait un sérieux avantage. Mais avec les langages d'aujourd'hui, je le voyais dans ce studio et je l'expérimente maintenant, on lit et on comprend plus qu'on ne tape. On mange du code, et il faut manger lentement. Une ligne en vaut cent.

C'est pourquoi le terme de code n'est pas si mauvais. Ça ressemble plus à un code (secret, magique) qu'à une langue, ou qu'à un programme au sens commun du terme. Même une formulation aussi simplette que "(aDateTime.getMillisOfDay / seasonDuration).toInt" fait appel à une douzaine de notions, non seulement informatiques mais juridico-physiques (les fuseaux horaires et les changements d'heure) ou économétriques (la saisonnalité).

Quand je fais ma compatibilité, à la fin de chaque ligne, je me sens rassuré d'avoir coché les cases, de ne pas être sorti du cadre. La ligne copiée-collée d'une ligne précédente est la meilleure de toutes, la plus sûre, la plus rassurante. En Scala, au contraire, chaque retour à la ligne me donne le sentiment d'avoir inventé, créé quelque chose, et pris un risque. Copier-coller fait honte. C'est le signe qu'on fait fausse route, que l'on est en train de mal concevoir, de dégrader, de fragiliser l'ouvrage.

Et à l'arrivée, merci les big data : le tracteur tracte. Le programme traite des centaines de milliers de données en un rien de temps — it breaks Excel, comme disait je ne sais plus qui. Comme il m'a fallu, non plus comme avec Excel gérer les données qui étaient sous mes yeux, mais gérer toutes les données qui pourraient arriver demain, j'ai dû prévoir une palanquée d'options et de réglages. Et cette palanquée me donne envie de vendre le truc avec l'argument : "Vous pouvez faire tout ce que vous voulez".

Ah zut, ce n'est pas le bon argument.

Le chemin, à peine, tu débutes, jeune padawan !

dimanche 8 novembre 2015

Deux maîtres s'en sont allés — Michel Menu, René Girard

Deux vieux messieurs, décédés cette année, avaient marqué ma jeunesse polytechnicienne, et mes premières réalisations d'adulte.

René Girard a été présenté à sa mort comme "l'homme d'une (seule) idée", le désir mimétique : l'être humain ne désire pas de lui-même, il désire l'objet qu'on lui montre comme désirable. C'est la logique de la coquetterie : se faire passer pour désiré(e), de façon à l'être vraiment. C'est aussi la racine de la violence : désirant ce qu'un autre désire, on entre aussitôt en conflit avec cet autre. Ce conflit ne se résout qu'en accusant et sacrifiant un tiers, désigné comme l'origine, et du désir, et de la violence : le bouc émissaire. C'est surtout pour cette théorie — un peu tarabiscotée — du bouc émissaire, que René Girard était célèbre dans les années 70-80, avec son livre "Des choses cachées depuis la fondation du monde".

Je ne l'ai connu que par ses ouvrages, ses disciples, Jean-Pierre Dupuy surtout, et par Jean-Marie Domenach, mon professeur à l'X et le directeur de deux recherches que j'y ai conduites.

Il avait fondé un laboratoire de recherches en sciences sociales, le CREA, avec Jean-Pierre Dupuy qui lui succéda à la direction du labo. CREA était initialement l'acronyme de "Centre de recherche sur l'épistémologie et l'autonomie". À ce que j'en retiens, "épistémologie", c'est-à-dire "philosophie des sciences", ou "de la recherche", était une façon de montrer patte blanche à Polytechnique, conservatoire des "sciences dures". "Autonomie" était le mot important ; il faisait référence, par quelque détour, à la pensée de René Girard. Peut-être[1] le CREA voulait-il répondre à la question "comment l'être humain peut-il être autonome, moteur de sa propre existence, s'il a besoin pour se mouvoir, du désir de l'autre ?".

C'est très concret tout ça. Les mécanismes de la finance moderne avec ses produits dérivés, qui cherchent à anticiper sur le désir des autres, occupaient nos réflexions au CREA. Les travaux d'André Orléan l'illustrent bien — connus d'un large public depuis la crise de 2008.

J'avais essayé, à l'époque et par la suite, de comprendre les bases mathématiques de ces produits dérivés, en particulier les êtres étranges que sont les processus aléatoires du second ordre. Je n'y pigeais pas grand chose, et suis resté, plutôt, sur un sujet dont je comprenais les mathématiques, et qui m'intéressait pour lui-même : le changement dans la société. Ma recherche de fin d'études, encadrée par le CREA, se passait dans une entreprise de sociologie appliquée, Cofremca, aujourd'hui Sociovision, que je n'ai jamais vraiment quittée depuis : je travaille au quotidien avec des anciens du groupe Cofremca.

Alors même si on ne s'est jamais croisés dans la vraie vie, merci, Monsieur Girard. Merci en particulier pour cette question, "comment être autonome, si j'ai besoin pour me mouvoir, du désir de l'autre ?" ; pour cet appel à chercher, derrière les jeux des coquetteries et de la violence, un désir authentique.


Quelques semaines avant cette recherche de fin d'études, j'avais bouclé un mémoire qui m'avait bien occupé les douze mois précédents : l'analyse d'une innovation pédagogique, lancée en 1947 par Michel Menu.

Michel Menu était un moteur. L'autonomie faite homme. Michel Menu était un résistant ; mais quand il parlait de la Résistance, ce n'était pas des Allemands qu'il parlait, de la Gestapo, de la défaite ; c'était d'action et de résolution.

Michel Menu — à ce que je retiens de nos entretiens[2] — était "responsable des parachutages du réseau Sultan[3]". Son terrain d'action, c'étaient les clairières. Il lui fallait une couverture, une bonne raison de parcourir les routes : quelqu'un le plaça dans l'équipe nationale des Scouts de France, à Lyon, chargé d'inspecter les camps et les groupes locaux. C'est au QG des Scouts qu'il cachait le poste radio avec lequel il communiquait avec Londres. Un jour, le prêtre Aumônier général des Scouts de France, le père Forestier, découvre Menu devant sa radio : "qu'est-ce que c'est que ça ? Dégagez-moi ça d'ici tout de suite." Tout de suite ? Tout de suite. "Et j'ai dû sortir sur la place, en plein jour devant tout le monde, avec mon poste radio mal emballé dans une couverture. Si j'étais pris…".

C'est en entendant cette anecdote que j'ai commencé à admirer Michel Menu pour de bon. Parce que je connaissais déjà bien ses livres, écrits de 1948 au début des années 60 : il y cite le Père Forestier à de nombreuses reprises. Et toujours en bien, toujours comme référence.

À la sortie de la guerre, le scoutisme catholique, trop proche du pétainisme, s'était infantilisé, presque ridiculisé. Michel Menu, nommé commissaire national en 1946, l'a révolutionné. Et en revenant à l'idée essentielle du fondateur, Baden-Powell : l'autonomie. La capacité des adolescents, volontaires, en équipes, à se débrouiller seuls dans la nature.

Michel a commencé très simple : à l'été 1946, au camp qui rassemblait des unités dépourvues d'encadrement, il a envoyé les intendants de chaque équipe faire le marché. Pas de cuisine roulante, pas d'achats groupés, pas d'adulte pour prendre en charge — en pleine disette !

En 1947, il lançait une variante du scoutisme, les "Raiders-Scouts", avec une palette de nouvelles activités dont le judo, la moto, et le raid en solitaire à la boussole (sans carte), ou "Woodcraft". Et, au passage, une nouvelle couleur de béret : vert. J'ai porté ce béret 35 ans plus tard, ayant été scout dans une unité, la 1ère Saint-Cloud, que Michel Menu avait fondée, et qui avait conservé sa pédagogie.

Peu après, puisque des équipes d'adolescents peuvent être autonomes un jour, il a décidé qu'elles pouvaient l'être toute l'année : à quoi bon attendre de trouver des animateurs adultes, pour partir en pleine nature et commencer à faire du scoutisme ? Il a autorisé et encouragé les "patrouilles libres".

Dans l'immédiat après-guerre, le volontarisme et les références militaires des Raiders étaient dans l'air du temps. Mais vite, il y a eu dissonance avec le mouvement social, l'engagement de chrétiens contre la guerre en Algérie, l'exode rural et l'engagement de la société pour construire de nouvelles villes. Michel Menu fut débarqué en 1956. Les chemises rouges des Pionniers remplacèrent un peu plus tard, 1964, le béret vert des Raiders.

Héritier des Raiders, Raider moi-même, je me sentais tout autant héritier du mouvement social, pacifiste et écologiste, dont Jean-Marie Domenach fut l'une des figures.

J'ai donc été heureux de pouvoir consacrer une année de Polytechnique, sous sa direction, à retracer l'histoire des Raiders et à retrouver ce qui était resté de cette innovation, dans le scoutisme et dans la pédagogie des décennies suivantes[4]. Et Domenach était enchanté d'encadrer une recherche sur le courant qu'il avait, trente ans plus tôt, affronté.

Michel Menu ? À l'époque, je me demandais si cet ancêtre était encore en vie ! Il l'était, vibrant d'énergie et de projets. Il m'avait reçu très aimablement, avec l'enthousiasme de l'organisateur pour qui chaque recrue compte. Nous sommes restés sur quelques désaccords : il n'était pas homme à négocier ses convictions. Mais, loin d'écarter le freluquet, il était resté en relation avec la même bienveillance.

Quelques années plus tard, travaillant le jour dans le groupe Cofremca, je consacrais quelques-unes de mes soirées à coordonner la rédaction d'un manuel de pédagogie. Parmi les 4 rédacteurs de cette "Boussole", 3 anciens de la 1ère Saint-Cloud.

Michel Menu mettait en mouvement.


Dans le premier tome du "Chat du Rabbin" de Sfar, il y a ce moment où le rabbin se rend compte que son propre rabbin, celui à qui il demande conseil, ne peut plus l'aider. Il doit enfin prendre ses décisions seul, en poursuivant le chemin sur lequel il avait été si longtemps accompagné.

Adieu à mes rabbins.

Notes

[1] Je trouve ici un historique du CREA, pour qui veut en savoir plus — et corriger au besoin mes souvenirs vieux de presque 30 ans.

[2] Ce qui est raconté ici est un peu différent, sans être incompatible.

[3] Avant d'écrire ce billet, j'ai retrouvé quelques éléments historiques sur internet : "Sultan" est en fait le nom de code de Jacques Picard, Délégué Militaire Régional de la France Libre dans la région de Montpellier.

[4] Les passionnés trouveront ce travail de jeunesse ici.

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